La chaussée des géants, une belle légende

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Lorsque nous avons visité l'Irlande du Nord, nous avons installé notre tente sur le terrain de camping du parc municipal du village de Larne, à 40 kilomètres au nord-est de Belfast. Ce magnifique village côtier situé sur le détroit du Nord fait face à Portpatrick dans le sud-ouest de l'Écosse. Larne est devenu notre pied à terre pour notre séjour en Irlande du Nord d'où nous partions pour des excursions quotidiennes.

L'un des sites touristiques parmi les plus populaires de l'Irlande est la Chaussée des Géants (Giants Causeway), une formation géologique très particulière causée par une coulée de lave qui s'est refroidie très vite. En vue aérienne, ça ressemble à un terrain de glaise qui aurait séché trop rapidement après une bonne pluie; la surface devient morcelée de petits hexagones. Sauf que, pour la Chaussée des géants, le phénomène a laissé sur place des colonnes de roc noir très solide. Avec l'usure du temps, le pourtour de sol plus fragile s'est affaissé ou a simplement glissé dans la mer. Ainsi les pièces géologiques furent exposées, créant un univers unique et impressionnant. L'idée nous intriguait... nous avons choisi cette visite comme première destination.

Le centre d'interprétation de la Chaussée des Géants se trouve à 80 kilomètres de Larne. Le moyen le plus rapide pour s'y rendre demeure la route principale qui comprend de nombreux bouts de highway. Cependant, nos cœurs d'explorateurs nous ont fait plutôt choisir le chemin qui longe la côte et qui s'étire juste sous les montagnes « Atrims ». La journée très ensoleillée exigeait le port des lunettes fumées et une application généreuse de crème protectrice. L'étroitesse de la route sinueuse et l'imposant trafic nous donnait parfois des sueurs froides, mais l'expérience en valait la peine. Les paysages de carte postale sont créés par les nombreuses falaises tombant presque directement dans la mer sauf pour ce bout de terre auquel s'accroche la piste asphaltée.

Le trajet tortueux de deux heures comprenait aussi ce détour fort intéressant dans la magnifique forêt de Glenarif. Nous soupçonnions d'ailleurs la présence de plusieurs sentiers de montagnes que nous aurions aimé grimper tout de suite; mais ce plaisir attendrait une autre occasion, car aujourd'hui la chaussée des géants nous attirait.

La formation géologique est composée de 40,000 colonnes de basalte généralement de forme hexagonale. Ces piliers aux faces parfois convexes et autrement concaves, sont juxtaposées les unes aux autres, ce qui ne laisse que très peu d'espace entre les structures de roches noires.

Ce phénomène nous présente un spectacle grandiose qui s'étire au pied des falaises au nord du plateau d'Atrim et qui descend lentement dans la mer. Ce site a été déclaré Patrimoine mondial par l'UNESCO en 1986. Des activités volcaniques qui ont eu lieu durant le tertiaire, il y a environ 60 millions d'années, a libéré la lave qui a infiltré les étendues de grès, puis elle s'est refroidie très vite; la contraction horizontale de la coulée a forcé son fractionnement en une multitude de colonnes généralement de forme hexagonale, mais parfois avec 4, 5 ou 7 côtés.

Lorsqu'on arrive sur le site et que l'on descend le chemin asphalté qui nous amène au pied des falaises, nous sommes émerveillés par la vue des immenses piliers qui s'étirent jusqu'à douze mètres dans les airs. Surnommée « l'orgue » par les gens de cette région, la structure ressemble à ces longs tuyaux des orgues antiques. Nous sommes encore plus impressionnés quand nous apprenons qu'à certains endroits, la couche de basalte atteint 28 mètres de profondeur.

Nous nous déplaçons sur le sentier de gravier en admirant les différentes formations. Comme des enfants, nous sautillons du top d'un hexagone à un autre, empruntant ainsi autant de marches qui s'enfoncent doucement dans la mer. Ceci nous fait comprendre comment les Irlandais, doués d'une imagination fertile qui a donné naissance aux leprechauns, ont pu inventer une aussi belle légende de géants sympathiques qui voyageaient allègrement de l'Écosse à l'Irlande par ce chemin spectaculaire.

Comme tous les contes du monde, celle-ci possède plusieurs variantes et l'on pourrait passer plusieurs heures au pub du coin à débattre de la version officielle en sirotant une bonne Guinness; j'ai choisi de vous présenter celle que je préfère. La voici donc :

Le géant irlandais Fionn mac Cumhail (Finn Mc Cool) a construit cette chaussée pour se rendre en Écosse afin d'affronter son ennemi de toujours le géant Benandonner. En route, Fionn se serait endormi sur le sentier de pierres noires. Impatient d'en découdre avec son rival, Benandonner a décidé d'aller à la rencontre de Fionn. Quand Oonagh, l'épouse de Fionn vit arriver le géant écossais, elle réalisa que la stature de ce dernier était beaucoup plus imposante que celle de son mari. Afin de le protéger, elle l'enveloppa d'une couverture et le présenta à Benandonner comme le bébé de Fionn. Le géant écossais assuma donc, vu la taille de l'enfant, que le géant irlandais était vraiment plus gros que lui. Pris de panique, Benandonner s'éloigna vers Écosse en défaisant la chaussée au fur et à mesure pour éviter que Fionn mac Cumhail ne l'emprunte à nouveau.

Cette légende tire son fondement au fait qu'une formation de basalte similaire existe à la caverne de Fingal sur l'île de Staffa en Écosse.

Cette merveilleuse journée en plein air nous a donné une faim de géant; nous décidons donc de retourner à Larne par le chemin le plus rapide, l'autoroute. Il était temps ! Larne n'étant pas un village touristique, tous magasins ferment très tôt leurs portes. Les pubs et les restaurants n'offrent pas de soupers. Tenant pour compte notre expérience négative en ville, il n'était pas question d'aller manger à Belfast. Bref, pour éviter de dormir avec l'estomac creux, nous avions intérêt à nous rendre à la petite épicerie avant sa fermeture pour acheter des viandes froides, du pain, du fromage, des légumes crus et des fruits qui constitueront notre repas de soirée. Juste à temps ! En possession de ce festin royal, nous partons à la recherche d'un parc en bordure du détroit.

La fraîcheur descend rapidement en ce bord de mer. Nous prenons donc un moment pour changer nos shorts pour des pantalons, nos sandales pour des bas et chaussures de marche; nous enfilons un bon chandail chaud à capuchon. Puis, nous allons nous installer à une table de pique-nique du parc de Larne pour manger notre souper en compagnie des écureuils et des oiseaux; les vagues de la mer se fracassaient sur les rochers; le bruissement des feuilles dans les vieux arbres autour de nous berçait notre âme de voyageur. Nous sentions le soleil descendre lentement derrière nous, créant au passage une vie unique d'orange et de brun avec les eaux du détroit. Merveilleux. Magnifique.

En Irlande du Nord (latitude 54° 51') le soleil se couche très tard. Ainsi, depuis notre arrivée, il y a quelques jours, nous avons pris l'habitude de passer la soirée à lire et à discuter des prochaines visites dans le jardin des horloges solaires. Il est presque 23 h quand l'autre côté de la planète avale finalement l'astre du jour. Repus de lecture autant que de nourriture, nous trouvons notre tente et nous glissons nos corps fatigués et gelés dans nos sacs de couchage. La température nocturne frôlera les 5 °C. La nuit ne sera pas très longue non plus, car le jour se lèvera à nouveau vers 3 h 30. Ceci nous rappelle que le nord de l'Irlande se situe à la même hauteur que la partie sud de la baie d'Hudson, en haut de la baie James, dans le Nord québécois.

En montagnards que nous sommes, nous aimons mieux de beaucoup ces températures froides qui apportent le goût et les odeurs du nord que les chaleurs torrides des pays qui côtoient les tropiques. Si nous avions à choisir entre la Floride et le Nunavut pour voyager, la Floride n'aurait aucune chance...

Suzie Pelletier

Terminé le 27 juillet 2007

Revu le 27 septembre 2015


Deux Québécois en vadrouille en IrlandeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant