FianZailles, par Jérémie Lebrunet

Depuis le début
                                              

La douleur du point de côté s'amplifia, m'obligeant à modérer l'allure. Je risquai malgré moi un coup d'œil en arrière et la peur me prit au ventre. Une cinquantaine de claudicards dévalaient la rue en pente en se bousculant les uns les autres, faméliques et vêtus de haillons, aussi pitoyables que redoutables. Sans compter la troupe qui avait failli m'intercepter.

Il fallait que je les sème !

Je distinguai alors une passerelle, jusque-là cachée par les arbres, qui enjambait la rivière non loin de là. Peut-être l'une des rares encore intacte dans la ville – au début de l'épidémie, les survivants avaient volontairement détruit la plupart des ponts en cherchant à se protéger. Une porte de sortie, j'étais sauvé !

Mes jambes regagnèrent en vigueur pour avaler l'asphalte craquelé où perçaient des herbes sauvages, mais je déchantai vite : un petit groupe de m-v venait de déboucher sur l'avenue et convergeait vers moi. La passerelle se trouvait à mi-chemin entre nous. Ils risquaient de me couper la route et je ne voulais pas me jeter à la rivière si près des nouveaux venus, le courant risquait de me pousser contre eux s'ils me suivaient dans l'eau.

Je puisai dans mes réserves pour ce sprint de la dernière chance et atteignis ma planche de salut à bout de souffle, une poignée de secondes avant eux. Une sueur froide me saisit en voyant de près le premier des claudicards : la peau boursoufflée et criblée de tâches marron sur son unique bras tendu et sur son visage était dégoûtante. On avait dû lui croquer la joue parce que je pus apercevoir l'ensemble de sa dentition jusqu'aux molaires.

Cette vision d'horreur m'aiguillonna pour traverser le chemin suspendu le plus vite possible. Je levai les yeux pour anticiper la direction à prendre une fois sur l'autre rive... Et je me figeai sur place.

En face de moi, à l'extrémité de la passerelle, un zombie venait de s'engager. Vêtu d'une combinaison blanche maculée, il progressait d'une démarche relativement souple et rapide. Ce n'était vraiment pas ma journée...

S'il avait été humain, je me serais précipité à sa rencontre pour tenter d'avoir le dessus dans un combat à un contre un. Mais là, même en admettant que je sorte à temps le couteau de mon sac, la situation se serait avérée trop inégale : qu'il me griffe ou me morde, et c'en était fini de moi !

Je me penchai par-dessus le parapet vers l'aval et inspectai les eaux. Mon cœur manqua un battement et les larmes me montèrent aux yeux : des têtes et des bras décharnés émergeaient de la rivière, tendus vers moi. Et combien d'autres sous la surface ? Un sentiment d'injustice m'envahit, aussi violent qu'inutile. Je tombai à genoux quelques secondes, puis l'instinct de survie me poussa à tenter l'impossible. J'enjambais la rambarde quand on me tira par le col d'une poigne de fer pour me plaquer au sol.

Le zombie solitaire ! Sa puanteur emplit brutalement mes narines quand il s'affala sur moi de tout son long. Mon sac me rentra douloureusement dans le dos. Il m'avait rejoint si vite !

Je hurlai de terreur et me débattis, pris de révulsion à l'idée des dents noires qui allaient se planter dans mon cou d'un instant à l'autre. Les mains froides de la créature couraient sur ma peau et mes vêtements. Ses cheveux emmêlés me tombèrent sur le visage et rentrèrent dans ma bouche lorsque je hurlai de nouveau à pleins poumons. La passerelle vibrait, ce n'était qu'une question de secondes avant que les autres ne m'attrapent à leur tour.

Une main à la chair molle et glacée se posa alors sur ma bouche, étouffant net mon cri, tandis qu'un étau se refermait sur l'un de mes poignets pour plaquer mon bras le long du corps. Dans un concert de grondements, des pieds nus tuméfiés et des chaussures usées passèrent de chaque côté de ma tête, piétinèrent autour de moi, cognant dans mes côtes et heurtant mes jambes. Pourquoi les monstres ne me mordaient-ils pas ? La peur me commandait maintenant de rester immobile, malgré l'inconfort de ma position et la nausée due à la pestilence ambiante.

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