Le Rêve du cerbère

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Quand le cerbère Jérôme s'ennuyait, il montait dans les tours de la cathédrale. Il en connaissait les escaliers par cœur, avec leurs bosses et leurs creux, à peine plus profonds que quand il en avait obtenu la garde. Chaque fois qu'il arrivait à mi-chemin, il aspirait l'air, juste pour l'odeur des pierres humides, une promesse de délices, un repoussoir aux effluves libres et vifs du sommet.
L'ascension était rapide malgré l'étroitesse du boyau qui serpentait dans l'épaisseur de la tour. Bientôt, il atteignait les cloches massives. S'appuyant au chêne noirci du beffroi, il grimpa alors jusqu'aux arches d'ogives qui donnaient sur l'extérieur. Il s'asseyait là à côté des gargouilles, et se livrait à la contemplation de l'horizon qui était son seul contact avec ce monde.
Quiconque l'aurait aperçu à ce moment-là n'aurait pu s'empêcher de penser à Quasimodo. Sauf que Jérôme n'était pas bossu, et qu'il gardait déjà le Sanctuaire avant que Victor Hugo n'écrive Notre Dame de Paris.
Les tours de la cathédrale étaient hautes et, plantées au sommet de la falaise, elles dépassaient les gratte-ciel, même l'orgueilleuse tour Jugg. Seul le palais princier, à un jet de pierre, arrivait à lui faire de l'ombre. De là, le Cerbère pouvait voir presque toute la cité. Il n'y avait que la partie nord qui échappait à son regard, celle des résidences luxueuses, derrière le palais. À ce qu'on disait, elles étaient à moitié désertées et enfouies sous les arbres. La jeunesse désœuvrée en squattait les ailes, n'allumant des feux que la nuit, se cachant le jour, car les riches des alentours n'appréciaient guère leur voisinage. Certains manoirs avaient brûlé, leurs cendres répandues par les maraudeurs à la recherche de métal précieux, leurs fondations déjà recouvertes d'humus. Jérôme aimait se convaincre qu'il ne manquait pas grand-chose.
Il venait souvent — et depuis longtemps — à ce poste d'observation. Malgré quelques périodes de turbulences — il y avait eu quelques alarmes, durant la Seconde Guerre — cerbère était un emploi plutôt ennuyeux.
Les gargouilles n'avaient pas bougé. Il les salua. Elles ne répondirent pas, mais il ne se formalisa pas de leur silence ; elles étaient, par nature, économes de mots.
Ce n'étaient pas les gargouilles d'origine. Jérôme était déjà en poste depuis plus d'un siècle quand Rodrigue était venu défier le duc Frédéric. Le duc était fier jusqu'à la faiblesse, et il n'acceptait pas de laisser sa place. Rodrigue, pourtant, ne souhaitait pas le détruire. Il avait proposé à Frédéric la charge de cerbère et de conserver la plupart des attributs de duc. La seule chose qu'il voulait, avait-il dit, était de garder la porte d'électrum, qui se trouvait sous la cathédrale. Frédéric lui avait répondu qu'alors, c'était à lui de devenir son cerbère. Le caractère du duc était changeant : doux ou brutal, compatissant ou sadique, conciliant ou intraitable. S'il s'était montré conciliant ce soir-là, Rodrigue ne l'aurait pas détruit.
Durant le duel, Rodrigue prouva sa magnanimité, offrant à son adversaire l'illusion de la victoire. Négligeant sa garde, il l'avait décapité d'un coup, tranchant à la fois le fer, l'os et la chair ; Frédéric n'avait perdu son sourire triomphant qu'une fois réduit en poussière. Jérôme s'était empressé de plier le genou ; le monde qu'il pouvait contempler du haut de son clocher avait trop changé pour l'admettre à nouveau. L'épaisse fumée du charbon avait noirci ses murs, un bruit terrible grondait depuis les rues, et les grands oiseaux d'acier qui crachaient la mort à ce moment-là le terrifiaient. Rodrigue avait maintenu en place le cerbère, mais il avait renvoyé tous les autres gardiens, ceux de verre, de toile et de pierre.
Frédéric avait utilisé la très ancienne magie sanguis à différents endroits de son Sanctuaire. Par une préparation mystérieuse, il pouvait intégrer son ichor à un objet ; pour peu qu'il porte la représentation d'un œil, le duc pouvait à tout moment voir ce qui se passait près de lui ; une oreille lui permettait d'entendre. Bon nombre de sculptures étaient ainsi enchantées à travers le Sanctuaire : le grand Christ du centre, quelques vitraux, plusieurs gargouilles... Une nuit, un bombardement allié avait lourdement endommagé la cathédrale ; plusieurs statues furent détruites. Rodrigue en profita pour exécuter une épuration. Alors que les bombes sifflaient toujours, il abattait sur les tours les gargouilles encore en place, vieux amis de Jérôme, armé de la masse du cerbère. Il brisa de même les vitraux qui avaient miraculeusement résisté au souffle terrible des bombes ; Jérôme aurait juré avoir entendu les saints crier pendant qu'il les fracassait. Et quand Rodrigue avait cassé en pièces le grand Christ de bronze, démontrant une force monstrueuse, l'expression de douleur de Jésus était à fendre le cœur. Pour une raison ou une autre, Rodrigue refusait de croire que Frédéric était détruit pour de bon ; il avait pourtant répandu ses cendres sur le sol. Rodrigue connaissait aussi la magie sanguis. Il avait pris ce luxe de précautions qui avait défiguré le vieux temple, au mépris des lois des Bergers qui protégeaient le Sanctuaire.
Rodrigue n'était pas pour autant un mauvais maître. Si Jérôme, après le duel et l'épisode des statues, avait craint le nouveau prince et sa stature gigantesque, il devait admettre que Frédéric, avec son caractère fluctuant, était souvent moins commode. Un jour, peu avant de se retirer de la cité, les Allemands avaient miné la cathédrale, prêts à la détruire avant l'arrivée des Alliés. Jérôme avait pensé tuer les soldats, mais Rodrigue l'en avait empêché. Un jeune Berger avait désamorcé les explosifs et, le soir venu, Rodrigue avait visité lui-même le quartier général allemand. Le lendemain, ils quittaient la ville dans le désordre ; les Alliés n'y étaient pour rien, car ils poursuivirent les bombardements et ne firent leur entrée qu'une bonne semaine plus tard. Il y eut ensuite une nouvelle purge, cette fois au sein des Bergers. Clarimonde commença le bal, chuchotant à l'oreille de Rodrigue le nom des traîtres fidèles à la mémoire de Frédéric. Ilona était arrivée à ce moment-là, accompagnée de son amant Maxime, et le couple s'était rapidement taillé un terrain de chasse en détruisant les vampires qui avaient soutenu l'occupation allemande. Rodrigue, par égard pour l'âge vénérable d'Ilona, lui accorda une place à son conseil aux côtés de Clarimonde. Celle-ci, pour ne pas être prise de vitesse par sa nouvelle rivale, avait rappelé près d'elle ses enfants éparpillés. Édouard de Larochelle, entre autres, avait accouru. C'était un artiste ; sa mère vanta son talent. Il se chargea personnellement de recréer les sculptures et les peintures détruites. Les gargouilles étaient de lui, plus belles et détaillées que celles qu'elles remplaçaient. Tout de même, Jérôme n'était jamais parvenu à oublier ses anciennes amies.
« Alors, quoi de neuf ? »
Pour une gargouille, suspendue au-dessus du vide, il n'y avait pas souvent de neuf, mais aucun détail dans le paysage de la cité ne leur échappait.
« Il y a des gens dans l'ancien opéra, répondit la gargouille, sans détourner le regard.
— Vraiment ? Vont-ils le rouvrir ? »
Bien sûr, la gargouille n'en savait rien, aussi elle se tut. Difficile d'avoir une conversation soutenue avec une gargouille. Jérôme aurait bien aimé qu'on ouvre l'opéra. Situé juste au pied de la falaise, il était assez près pour qu'un Berger puisse ouïr les chants. Jérôme adorait la musique — la vraie, pas le bruit difforme qu'il entendait sourdre du Vade Retro, malheureusement proche lui aussi. On donnait parfois des concerts dans la cathédrale : musique religieuse, chant choral ; quand un maître venait faire vibrer les grandes orgues, Jérôme pouvait rarement retenir ses larmes. Le son, pourtant, en était si assourdissant qu'il devait alors se réfugier dans une crypte. Là, en compagnie des restes d'un évêque ou d'un cardinal, il écoutait, les mains protégeant ses oreilles si fines, et il s'extasiait. Le Déluge, en revenant en force, avait multiplié ces concerts, et il les bénissait pour cela. Mais il n'y avait pas de concert tous les soirs, aussi il revenait sur les tours, discuter avec les gargouilles. Même si elles ne répondaient pas souvent, il savait qu'elles écoutaient, car elles n'avaient rien d'autre à faire.
« L'autre soir, j'ai eu ce rêve curieux... Est-ce que les gargouilles rêvent ? Non, j'imagine que non. Vous ne dormez pas, comment pourriez-vous rêver ? »
Les gargouilles approuvèrent par leur silence. « Les Bergers ne rêvent pas non plus, en général. Je ne me souviens pas que ce ne soit jamais arrivé. Vous voulez que je vous raconte ? »
Jérôme se dit que, si elles ne voulaient pas, elles n'avaient qu'à le dire. « Alors j'ai rêvé que j'ouvrais la porte d'électrum. C'est bête non ? Je passe devant tous les jours depuis... Ma foi, il y a plus de deux cents ans, je crois. Je n'ai jamais eu envie de l'ouvrir. Alors que voilà... Suis-je bête ! Vous êtes coincés ici, vous ne pouvez pas connaître la porte d'électrum... C'est une porte massive à deux battants. On dit qu'elle appartenait à un ancien temple païen. Elle porte des bas-reliefs qui représentent des gens qui festoient et d'autres qui combattent. À l'époque, les gens disaient qu'elle s'ouvrait sur l'Enfer. En réalité, je crois bien qu'il n'y a rien derrière. C'est un vestige, voilà tout. »
Dès son arrivée, cette porte avait été l'obsession de Rodrigue. Il prétendait devoir la garder, et cette mission était si importante qu'il avait détruit Frédéric pour elle. Jérôme portait avec lui la clef qui devait ouvrir cette porte ; elle était l'une des sept clefs qui protégeaient les lieux les plus secrets du Sanctuaire, comme la bibliothèque et ses livres interdits, le Jardin des Damnés, dont les roses pouvaient tuer même les Bergers, et l'entrepôt où l'on rangeait les offrandes de l'impôt de sang, son unique source de nourriture. Seul le dépositaire de la clef avait le droit d'entrer dans la pièce ; c'était un privilège que le cerbère pouvait octroyer à sa discrétion. La porte d'électrum était une exception : ni le duc Frédéric ni le prince Rodrigue n'avaient autorisé qui que ce soit à l'ouvrir. Les contes les plus invraisemblables circulaient. On disait, entre autres, que c'était pour ne pas s'en éloigner que Rodrigue avait refusé plusieurs fois la prestigieuse charge d'imperator, le chef suprême de la Hiérarchie.
« Il n'y a rien, derrière cette porte, et je ne crois même pas que la clef corresponde. Mais dans mon rêve, je ne pouvais pas m'empêcher de m'approcher d'elle, encore et encore. Quand j'y ai glissé la clef, elle a tourné aussi bien que si, depuis les deux mille ans que cette porte est là, quelqu'un était venu chaque jour en graisser la serrure. De l'autre côté, il y avait une sorte de brouillard d'ombre, comme celui qui entoure le prince, parfois. J'y ai enfoncé le bras jusqu'au coude ; le brouillard était si épais que je ne voyais même pas ma main. Alors quelqu'un, caché dans le brouillard, m'a demandé quelque chose. Il parlait avec un fort accent espagnol ; ce que c'est que ces rêves, non ? J'ai ressorti ma main ; elle tenait une boule de brouillard, soudain devenue palpable, et je l'ai emportée avec moi. »
La cité devenait plus sombre de minute en minute. Très loin en bas, on entendait des éclats de voix, des rires, des menaces, des plaintes. On racontait que des milices s'en prenaient aux étrangers, surtout aux musulmans. Cela rappelait de mauvais souvenirs à Jérôme. Il espérait qu'il n'y aurait pas tout de suite une nouvelle guerre.
« Ça semble anodin ce que je vous raconte, mais c'est la première fois que je rêve depuis... Ma foi, je crois que c'est depuis que je ne suis plus mortel. »
Alors cette période ancienne lui revint, qu'il avait presque oubliée, une vie de mercenaire au service d'un pape, puis d'un seigneur, enfin d'un roi, l'époque où il se baignait dans un sang qui n'avait pas encore une odeur délicieuse, où il fouillait les cadavres avant de les abandonner aux corbeaux, afin de prendre un peu d'avance sur une solde incertaine. Le sang ramollissait la terre sous ses pieds, la transformait en boue que le soleil séchait ; en pourrissant, elle gagnait la puanteur de la mort. L'odeur était réapparue, portée par les guerres toujours plus meurtrières auxquelles Jérôme avait échappé, caché dans le Sanctuaire ; mais le soleil... Il avait presque oublié le soleil. Étrange que ce soit le rêve d'une poignée d'ombre qui vienne le lui rappeler.
« Le prince vous appelle », dit une gargouille. Elle avait raison ; il ressentait l'appel en lui, auquel il n'aurait pu résister bien longtemps ; une sensation assez semblable à celle qui lui avait fait ouvrir la porte d'électrum, dans son rêve improbable.
Il s'empressa de rejoindre le prince.
Rodrigue attendait, installé sur son trône. Il était seul, à l'exception de son grand dogue couché à ses côtés, son museau énorme reposant sur ses pattes interminables. Le chien redressa ses oreilles, devinant par quelque lien magnétique que son maître allait parler ; la voix du prince ne s'éleva pas au-dessus d'un murmure, mais elle était si profonde et si grave qu'elle résonna en Jérôme plus fort que ses propres pensées. « Je dois ouvrir la porte d'électrum. J'aurai besoin de la clef. »
Pendant un bon moment, Jérôme demeura paralysé. Quelques semaines après ce songe étrange, ce ne pouvait être une coïncidence. Pire : Jérôme n'avait jamais été certain d'avoir rêvé. Toutes ses sensations, en descendant dans la cave, avaient été aussi vives que durant l'éveil, et s'il en avait parlé à ses amies les gargouilles, c'était d'abord pour se convaincre lui-même. Puis il se dit que les gargouilles étaient les yeux et les oreilles du prince, imbues de sa magie et de son ichor ; il avait chuchoté sa confession non à la pierre, mais au juge. Le juge voulait maintenant enquêter, et il pourrait bien se transformer en bourreau si la porte qui l'obsédait montrait le moindre signe d'avoir été dérangée.
Puisant en lui une force qu'il ne se connaissait pas, le cerbère se mit en mouvement, comme si le prince n'avait formulé qu'un désir anodin. Il se demanda, glacé, s'il n'aurait pas été moins suspect d'afficher de l'étonnement. Si son rêve lui avait rappelé ses années de mercenaire, le prince quant à lui l'avait ramené en enfance, quand son père le prenait à commettre un mauvais coup. Il était honteux et ses entrailles le brûlaient. Chaque pas, il se convainquait davantage qu'il n'avait rien rêvé du tout. Le quart d'un instant, il se jugeait heureux que Clarimonde ne soit pas là, elle qui aurait pu lire ses pensées ; mais rien ne lui prouvait que Rodrigue en soit lui-même incapable.
Jérôme ouvrait la marche. Derrière lui, il n'entendait que le raclement des pattes du dogue sur les dalles ; depuis longtemps, il s'était habitué à la démarche silencieuse du prince ; il ne pouvait pourtant s'empêcher, à la faveur de chaque tournant, de vérifier s'il était toujours là.
Quand il vit la porte, Jérôme fut certain qu'il ne l'avait pas rêvée. Il était impossible d'imaginer avec tant de précision la danse que les reliefs exécutaient, sous la lumière de sa lampe-torche, avec les ombres creuses et les reflets éclatants. Impossible de manquer non plus le sillon que l'ouverture des battants avait laissé dans la poussière millénaire. Il écarta rapidement le faisceau de la torche pour le braquer sur la serrure, mais, là encore, il lui sembla apercevoir dans le métal des rayures qui l'incriminaient.
« Donnez-moi la clef, cerbère. »
La clef était massive et, du même métal dense que la porte qu'elle devait ouvrir, elle pesait très lourd, comme dans sa vision. Et s'il se jetait aux pieds de Rodrigue et avouait sa faute ? Peut-être que le prince, pris de pitié, le détruirait sur-le-champ, sans faire de sa peine un exemple ?
« Vous ne devez pas voir ce qu'il y a de l'autre côté. Allez au bout du couloir et gardez votre dos tourné. »
Le prince ne lui aura pas interdit de regarder s'il avait su.
Il était sauvé.
Sauf si Rodrigue avait décidé de lui accorder la même grâce qu'au duc Frédéric, et lui épargner la terreur qui précède la destruction.
Puis vint le grincement solennel, identique à ce qu'il avait entendu dans son rêve, suivi quelques instants plus tard par cette voix inconnue, accueillant le prince avec déférence, s'exprimant cette fois en espagnol. Rodrigue répondit dans la même langue. Des mots qui se précipitaient avec fougue, des questions, un peu de colère. Si Rodrigue doutait encore, cet Espagnol était en train de tout lui révéler. Jérôme ne comprenait rien à ce qu'ils se disaient, mais de quoi d'autre auraient-ils pu parler ? Qu'allait-il raconter pour sa défense ?
De longues minutes passèrent dans le silence. Jérôme tremblait, chaque fibre de son être glacé cherchant à regarder derrière lui pour dissiper l'incertitude. Le brouillard noir qu'il avait vu en rêve rampait maintenant jusqu'à ses pieds.
« Assam, dit le prince en latin, j'ai besoin de tes services. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !