Premiers pas dans la nuit

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Il fallut plusieurs minutes à Michel pour accepter de remuer un membre. Sans doute avait-il besoin d'explorer cette sensation étrange, celle de rester totalement inerte, sans respirer, sans trembler ni même cligner. Celle encore de sentir lentement sa température descendre au niveau de celle de la pièce.
Mais ce n'est qu'avec les jours qu'il constata l'ampleur de la métamorphose et qu'il s'habitua à son état. D'abord l'absence de sueur, les doigts secs qui ne laissaient plus d'empreintes. Les sensations tactiles étaient moins précises qu'auparavant, ce qui lui donna au début la désagréable impression d'être un peu engourdi. Grimaldi, lorsqu'il lui en parla, lui dit qu'il pouvait tout ressentir avec plus de force, même la douleur, s'il se concentrait.
À mesure qu'il buvait du sang, le seul aliment qui ne lui répugnait pas à présent, Michel sentait son corps se transformer. Les parties grasses de son anatomie fondirent; ses côtes et ses veines saillirent. Moins costaud, il aurait pris l'apparence d'un véritable squelette. Avec le temps, ses intestins se résorbèrent, laissant place à une masse plus dure dont il ignorait la nature exacte. Enfin, ses yeux s'habituaient bien plus vite qu'autrefois à l'obscurité, lui donnant la vue perçante, mais aussi grise qu'un rêve des prédateurs nocturnes.
Pour les premiers jours, Grimaldi le nourrit à même les réserves de sang qu'il détournait de l'hôpital universitaire. Mais Grandbois se lassa de cette liqueur fade et il décida de rendre visite à ses amis.
Hélène avait fait passer le mot. À la réunion suivante, il n'y eut point d'absent. Quand il arriva au milieu d'eux, ils formèrent un cercle autour de lui, fixant son visage aussi pâle que la lune. Un à un, ils s'approchèrent pour le toucher, reculant parfois au contact froid. Il avait eu peur qu'ils ne le voient plus que comme un monstre, mais il se rendit bientôt compte qu'il était devenu un dieu. Il n'était pas le prédateur devant ses proies, mais la vie face à l'agonie. Et ils étaient tous avides de cette vie, au point de déverser sur lui leur sang dans l'espoir de la partager un jour. Cette vision d'immortalité avait pour l'instant chassé l'ombre de l'Inquisition.
Grimaldi lui avait appris à se nourrir de mortels, sur un mouton fraîchement tondu de la ferme expérimentale. Les jours suivants, Michel reproduit fidèlement la manœuvre sur ses esclaves. Il usa des instruments que son père lui avait fournis : scalpels et aiguilles creuses. Bientôt, ils eurent tous sur leur peau de petites traces de la soif de leur maître, qu'ils cachaient de leur mieux derrière des pansements, des bracelets ou des contes.
« Tu es toujours le même », lui souffla Hélène, un soir, pendant qu'il collait sa bouche à son cou. Il se dit qu'en effet, il n'avait pas beaucoup changé. Seulement, il se surprit à ne rien ressentir au contact de cette chair offerte, alors même que les frêles bras de la jeune fille venaient l'étreindre étroitement et qu'elle pressait, feignant l'innocence, sa poitrine contre lui. Le désir appartenait aux mortels. Il n'avait plus à le subir, mais il parvenait à le percevoir chez les autres, par les battements de leur cœur, la dilatation de leur iris ou l'odeur subtile de leur sueur. Il pourrait désormais s'en servir à son avantage.
Il ferma les yeux et vit Myriam.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !