Les Tombes Métalliques - Partie 1

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Nouvelle présentée au concours : Androïde/Cyborg & Sociologie des Joutes Wattpadiennes.

Attention : Cette histoire comprend de la violence et des insultes.

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Gaël leva les yeux sur l'écrasant building de verre et d'acier, porta sa main à son oreillette et bascula en réalité augmentée. Le symbole de la société s'imprima sur ses lentilles. Il flottait à quelques mètres en avant du gratte-ciel et épousait les fenêtres des vingts derniers étages. C'était sûrement l'insigne la plus élégante qu'il lui avait été donnée d'observer parmi celles qui fleurissaient sur les devantures, comme de multiples agressions lumineuses et intangibles. L'image virtuelle qui se dessinait, représentait l'insidieuse et implacable immortalité, un Arbre de vie cristallisé dont les ramures éparses rejoignaient les racines, formant une bulle équilibrée. Sur le tronc, à la verticale, les trois lettres électrisées de l'entreprise s'inscrivaient en relief.

« L.F.E. France », lut Gaël à voix haut.

Puis, il le répéta.

« LiFE-Corporation, Looking For Eternity. »

Sa voix mimait ironiquement la rythmique suave des pop-up publicitaires.

Pendant une semaine, le trentenaire n'avait pu faire un pas sans qu'une fenêtre ne s'ouvre dans son champ de vision, qu'une réclame de la marque ne le harcèle. Était-ce un virus, un ver, un cheval, un insecte quelconque ? Gaël n'y connaissait rien. Conseillé par un ami, il avait bien essayé d'installer, sur son oreillette, quelques logiciels pour supprimer ses assauts incessants qui saturaient son espace mémoire, mais rien n'avait fonctionné. Incapable de se dépêtrer de cette situation et malgré les réticences de son entourage, il avait préféré désactiver entièrement la réalité augmentée pour en revenir à l'insipide, se couper des autres et contempler ce monde froid de couleurs naturelles dont il avait oublié l'existence. C'était un saut dans le vide, une naissance orpheline à contre courant, là où le peuple nageait dans les teintes chatoyantes et virtuelles qui englobaient toutes choses, qui émulaient la vie.

Un mois durant, le manque l'avait paralysé. Gaël avait ressenti l'envie de retrouver ces informations utiles, ces petits détails qui ordonnaient ses journées et ses choix. Mais il avait tenu bon car désormais, il savait.

Il savait que lorsqu'on plongeait, on pouvait tout voir. Des bulles interactives vous annonçaient les prix des vêtements que vous croisiez dans les rues, diagnostiquaient l'état de votre autonomobile. Des chemins se traçaient pour vous montrer où trouver les meilleurs prix, où dénicher des toilettes publiques, ou encore, comment retourner à votre appartement, votre lieu de travail, l'école de vos enfants. Tout ça pour palier à une mémoire si peu sollicitée qu'elle commençait lentement à s'étioler, génération après génération.

Lorsqu'on plongeait, le monde s'embellissait de fleurs éternelles. A présent que le virtuel faisait l'unanimité et l'humanité, Néo-Paris et ses quartiers que personne ne prenait la peine de rénover, flamboyaient d'enseignes et de créatures fantastiques.

Lorsqu'on plongeait, la vie était plus facile. L'univers devenait un jeu, un bureau personnalisé dont les icônes occultaient la misère et la décrépitude. En revanche, lorsqu'on ne plongeait plus, on sombrait dans la paranoïa, la folie et l'oubli.

Lorsqu'on ne plongeait plus, s'adresser aux autres s'avérait compliqué. On ne participait pas aux activités qui régulaient le monde, abreuvaient les riches déjà bien trop riches, détournaient l'attention des guerres et des injustices pour maintenir l'illusion.

Lorsqu'on ne plongeait plus, on contemplait les mornes boulevards haussmanniens peuplés de zombies, ces humains hyperconnectés qui n'osaient plus croiser votre regard, qui défilaient d'une boutique à l'autre, hypnotisés par la magie des publicités les prenant pour cible, par des désirs futiles et instantanés.

Mais contre toute attente, Gaël le vivait plutôt bien.

Du moins, les premières semaines durant lesquelles il avait du réapprendre les gestes quotidiens de ses grands-parents. Et tout ça lui plaisait, vraiment ! Non, tout ça lui plaisait, réellement. Qui aurait pu croire que ce vieux portable connecté à la fibre optique, désormais obsolète, pouvait encore tourner, que la lecture, si difficile sur les écrans immatériels, devenait confortable, agréable et douce, une fois couchée sur le papier ?

Gaël avait redécouvert la vie. Cette vie dont parlent, pendant des heures, les livres audios, tirés des classiques de la littérature en vingt-cinq volumes, sans que vous n'en captiez les nuances. Gaël avait redécouvert la vie. Mais, il l'avait redécouvert seul, car cette liberté, qu'il aurait voulu partager avec son entourage, personne ne la comprenait.

Son patron, d'abord, l'avait renvoyé. Son contrat forçait les employés au port d'oreillette dans l'exercice de leur fonction et, bien sûr, en dehors pour se tenir toujours éveillé aux besoins de ceux qui les dirigent, de ceux qui les entourent. Ses amis, quant à eux, ne lui adressaient plus la parole. En coupant les applications destinées à rappeler leur date d'anniversaire, Gaël en oublia quelques unes.

La rumeur se répandit comme une traînée de poudre.

« C'est pourtant simple, non ?, lui avait dictécrit son bestfriend sur le tout puissant Facebook. Tu n'es qu'un putain d'égoïste. Il suffit de poster une petite ligne, merde ! Tu comprends rien ! T'es même pas capable de laisser un message, bordel ! Tu sais quoi ? Vas te faire foutre avec ton envie d'ermitage ! Pauvre connard ! Va te faire foutre ! On a partager plein de trucs ensemble, putain ! Les vidéos de chats, de chiens, de chameaux et de poneys ! Putain, c'était entre frère ! Et qui c'est qui t'a fait découvrir "Two Droide, One Bitch". Va crever enculé ! »

Gaël n'avait pas bronché.

Il s'accommodait de cette violence routinière et absurde qui berçait les moutons adeptes du petit écran. Ce n'était rien du tout face à l'indifférence totale qui l'affectait beaucoup plus, celle de sa femme et de sa fille unique. Ces dernières préféraient s'isoler en immersion totale dans des décors somptueux qui recouvraient les murs ternes de leur minuscule appartement, situé sous les combles d'un hôtel particulier du IIIème arrondissement. Elles ne le voyaient plus. Elles jouaient entre elles à NintenD'ragon V, programme en vogue qui simule un compagnon virtuel. Ces japonnais savaient y faire. Même, sa propre mère septuagénaire surfait sur la vague des modèles nippons d'oreillette simplifiés pour non-initié. Ainsi, elle ne répondait plus à ses appels car il refusait d'utiliser l'option de vidéo conférence.

Si vivre c'était exister, Gaël mourait à petit feu.

Tour à tour, on le gommait du grand tableau noir du système. Il s'effaçait, disparaissait derrière ce voile de pixels pré-mâchés. Il s'excluait du monde réel, du flux d'informations, du grand rêve commun qui embrumait l'esprit de la population. Tout ça, pourquoi ? Pour une bête publicité qui l'avait harcelé ! Tout ça pour LiFE ! Il ne le supportait plus. Excédé, il avait décidé de se rendre jusqu'aux bureaux de la firme médicale qui siégeait à la Défense et dont l'immense tour surpassait en majesté et en élégance, ses petites soeurs flétries.

Il voulait comprendre.

Là, devant le portillon automatisé, il avait réactivé la réalité, relancé la machine. Les graphismes superposés lui picotaient déjà les yeux, une pléiade de fenêtres translucides lui sautèrent au visage, e-mails, répondeur, message d'insultes en attente. Il lança le gestionnaire, sélectionna l'ensemble des programmes en court, et cligna sur "Fin de tâche". D'un simple battement de cils, il se libéra de ses obligations.

La vue légère, il entra.

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