Belfast, une ville en reconstruction

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— Que penses-tu de ça ? Une attitude pour le moins étrange... demande Denis, mon conjoint, en me parlant en français.

Je lui retourne un regard qui en disait long : j'étais éberluée, choquée même, de ce que je venais de vivre. Nous nous trouvions dans un centre d'information de la capitale de l'Irlande du Nord. Nos bagages étant remplis de guides de voyage en tous genres, nous tentions d'obtenir un simple plan détaillé de la ville afin de circuler plus aisément. Lorsque je me suis adressée à elle, la conseillère touristique a eu un vif recul et ses traits se sont durcis. Sans un mot ni un sourire, elle a pris une pâle photocopie d'une carte de la cité qu'elle a étendue devant moi. Sèchement, elle s'est contentée d'encercler en rouge les quartiers catholiques, généralement plus pauvres, et en bleu les quartiers protestants, plus huppés. Il faut expliquer que ces pâtés de maisons pourtant très distincts sont entremêlés partout dans cette ville en reconstruction. Comme un casse-tête qui contient trop de pièces pour trouver l'harmonie. Le nez en l'air, la dame pointe plus précisément les cercles rouges, comme si nous devions nous y restreindre.

Estomaqués par ce qui venait de se passer, nous avons pris le document pour l'observer de plus près. Les noms de rues étaient illisibles, les points de repère inexistants. La carte ne donnait aucune indication de l'endroit où nous nous trouvions. Absolument inutile. Aller vers la gauche ou la droite est devenu un choix risqué ou l'aventure non balisée commence. Sans trop faire voir notre désarroi, nous sommes sortis de cette bâtisse du centre-ville de Belfast dont les murs extérieurs portent encore les traces de batailles qui ont eu lieu au cours des dernières décennies.

Je venais de subir une forme très évidente de discrimination en raison de mon statut associé à la langue française. L'idée m'était si désagréable. En fait, les Irlandais du nord percevaient automatiquement mon identité québécoise comme étant catholique. Cette attitude de guerre religieuse nous rendait très inconfortables. Ça nous plaçait au beau milieu de ce conflit qui, nous le savions, avait été fort sanglant au fil des siècles derniers. Ça me donnait froid dans le dos et j'avais tendance à regarder autour de moi pour évaluer le danger.

Dans la rue, les discussions allaient bon train, avec émotion et vigueur. Un seul sujet : la célébration prochaine de la victoire de William III (William d'Orange) sur son beau-père James II, roi légitime d'Angleterre, qui a eu pour résultat de rendre les territoires de la Grande-Bretagne définitivement protestants. C'est de loin l'évènement de l'année à Belfast. Cela aura lieu dans quelques jours, le 11 juillet 2004. Les citoyens orangistes préparent un beau défilé avec des milliers de participants, tous protestants bien sûr. Sans qu'on l'ait précisé dans la planification de la journée approuvée par les autorités, les marcheurs s'assureront que le trajet passe dans les quartiers catholiques. Or les habitants de ces rues, les descendants des soldats de James II et les Irlandais de souche, voient cette bataille comme une défaite pour la foi catholique. Les policiers et les militaires envahissent les artères de la cité pour empêcher les escarmouches et ce, des semaines à l'avance. Leur présence en grand nombre était d'ailleurs très visible lors de notre visite; plusieurs hélicoptères militaires survolaient les lieux, les troupes étaient constamment en mouvement et l'activité était intense autour des baraques militaires et des postes de police.

Un peu plus tard ce jour-là, le 7 juillet 2004, nous participions à un tour de ville en autobus touristique. Nous tentions de comprendre la carte photocopiée à ce que nous voyions sur le terrain. Pas facile... Nous avons vite remarqué que nous pouvions rapidement distinguer les différents quartiers par les nombreux étendards qui décoraient leurs maisons. Des drapeaux irlandais tricolores (vert, blanc et orange) flottent sur les territoires catholiques et ceux de couleur uniforme orange s'accrochent aux résidences protestantes. Curieusement, tout semblait tranquille quatre jours avant les festivités, mais l'atmosphère portait une sorte d'effervescence malicieuse que nous pouvions ressentir en dépit de notre statut de touriste.

Deux Québécois en vadrouille en IrlandeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant