De la vie à la mort

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« Nous devons obéir. Nideck a ordonné que nous procédions à l'émergence de Michel le plus tôt possible. »
Grimaldi se forçait à parler d'un ton posé, sans appel. Il aurait voulu vociférer, cacher son désarroi derrière les cris et les gesticulations. Si l'argument hiérarchique échouait, il perdrait à la fois son ascendant sur ses collègues et la confiance de ses supérieurs.
« Est-il nécessaire que ce soit cette nuit ? demanda Levinston.
— Demain, ce n'est déjà plus "le plus tôt possible". »
Grimaldi n'avait jamais aimé Levinston, son appétit pour le complot et son incroyable condescendance. Il se jugeait utile à la cause, un outil efficace, mais c'était faux. On peut se fier à un outil. Un outil ne discute pas.
« Je commence à croire que vous êtes jaloux, Levinston.
— Bien sûr que je suis jaloux ! Nideck voulait que Michel émerge, alors il a intrigué pour vous placer au conseil. Il avait pourtant deux solides hommes de pouvoir sous la main, l'un bien plus ancien que vous. Si vous en êtes là, c'est à cause de Michel Grandbois, et de personne d'autre. »
Grimaldi fixa Levinston sans colère. Son collègue ne s'était jamais montré aussi franc.
« Sauf que ma jalousie n'a rien à voir avec cette question. Je vous demande de réfléchir. Qu'arrivera-t-il quand il sera Berger ? S'il a une crise en public, il risque de tous nous trahir, de relancer la Grande Chasse. Y avez-vous pensé ? »
Bien sûr que Grimaldi y avait pensé. Depuis des semaines, il ne pensait qu'à cela. Et s'il était disposé à passer outre, il ne pouvait se bercer d'illusions quant à la réaction du prince si qui que ce soit avait connaissance d'une telle crise en dehors de leur cercle.
« Vous devez parler à Nideck. Il ne se rend pas compte.
— Nideck dirige Saint-Sébastien. Il connaît Michel mieux que quiconque. Il sait des choses que nous ignorons.
— Il n'y a pas que les crises et les visions : il y a sa clairvoyance. Grandbois est un extraordinaire serviteur, et nous sommes loin d'avoir exploité tout son potentiel. Avec lui, personne ne peut plus rien nous cacher. Mais son pouvoir disparaîtra au cours de l'émergence, quand son double sera remplacé par le vôtre.
— Un sang jeune comme le mien, accordé en petite quantité, s'unira à son double sans l'étouffer. Peut-être. C'est pour cela que Nideck m'a choisi.
— Alors vous le ferez naître affamé. »
Grimaldi pointa du doigt un vase de terre cuite, clos par la magie sanguis. « Immédiatement après l'émergence, je le nourrirai avec ce sang ombilical. »
Levinston ne put réprimer une mine scandalisée. « Du sang ombilical ? Avez-vous une idée de ce que l'on peut obtenir en échange de cela ?
— Puisque je suis le seul Berger à pouvoir m'en procurer dans toute la cité, oui, je le sais. »
Simard n'avait pas soufflé mot, mais ses bras, croisés sur sa poitrine épaisse, exprimaient bien qu'il n'avait pas changé d'opinion. Myriam était restée en retrait. Impossible de deviner ce qu'elle en pensait.
« Qu'en dis-tu, Myriam ? »
Il ne l'avait plus tutoyée depuis qu'ils avaient été compagnons d'armes. Peut-être avait-elle conscience, au fond d'elle-même, qu'ils se devaient quelque chose tous les deux, pour être descendus ensemble dans la fournaise de la Grande Chasse et s'en être sortis.
« Ce sont les ordres de Nideck, non ? Alors il n'y a pas à discuter. »
Grimaldi éprouvait un étrange malaise à se retrouver du même côté que Myriam, mais il lui était tout de même reconnaissant.
« Je maintiens que nous allons perdre un serviteur précieux.
— Vous me fatiguez, Levinston. Je vais vous apprendre une chose : l'ordre ne vient pas de Nideck, mais du magister. C'est lui qui m'a placé au conseil de Rodrigue. »
Myriam eut un geste moqueur à l'attention de Levinston, qui restait sans voix. « Si vous êtes contre cette émergence, j'assisterai Grimaldi à votre place. Nous n'allons pas vous forcer à agir contre votre conscience. »
Grimaldi lui fut encore reconnaissant, même s'il lui répugnait que Myriam touche son Michel, ne fut-ce que pour maintenir ses poignets.
Sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte. Ils savaient tous les trois que c'était pour ramener Michel, mais personne n'osa l'arrêter. Grimaldi sentait confusément qu'ils avaient peur d'elle, même s'ils n'avaient pas pu, comme lui, être témoin des excès de férocité dont elle était capable.
Ils virent Michel poser le pied sous le marbre blanc. Les tatouages de la première enceinte avaient un éclat particulier, plus fort qu'à son arrivée. Sa peau frémissait. Grimaldi se souvenait de sa propre émergence, du moment où sa vie l'avait quitté. Il se tourna vers Simard.
« Allez chercher la table, s'il vous plaît. »
Myriam était derrière Michel. On ne voyait d'elle que ses doigts qui serraient les poignets du jeune homme. Elle devait être tout contre lui. Puis Simard revint et installa la table massive qui avait connu sa propre émergence. Levinston la recouvrit d'un drap noir épais qui épongerait le sang répandu.
Devinant ce qu'on attendait de lui, Michel s'étendit sur la table. Ses gestes étaient raides, et chacun pouvait voir, sentir, entendre qu'il était terrorisé. L'animal en lui, cette bête splendide qui voulait vivre et qui lui avait permis de supporter les épreuves démesurées de sa jeune vie, lui criait de se relever, de ne pas se soumettre à cet abattage.
« Tu peux encore changer d'avis. »
Grandbois ne répondit rien. Grimaldi ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à Levinston ; quel triomphe cela aurait été pour lui, si Michel s'était rétracté ! Grimaldi continua : « Le rituel de l'émergence échoue souvent, et dans ce cas c'est la mort. Tu auras davantage de chance de venir nous rejoindre si tu le désires sincèrement. Alors je te demande de regarder une dernière fois à l'intérieur de toi, afin d'être certain que c'est bien ce que tu veux. »
Michel tenta de prononcer quelque chose, mais sa voix s'étrangla. Grimaldi eut un doute. Ce jeune corps n'abandonnerait pas la vie sans lutter ; cela pouvait l'aider aussi bien que lui nuire. Sa poitrine se soulevait par spasmes. Il finit par bredouiller : « C'est ce que je veux. »
Myriam s'approcha de Michel et le saisit par les poignets. Elle dut se pencher sur lui, plaquant sa poitrine nue sur son ventre, et le garçon frémit au contact glacé. Grimaldi avait confiance : Myriam était capable de maintenir un homme en place, même s'il avait la force de Michel. Simard vint à son tour et lui prit les chevilles. Un ruisseau de larmes s'échappa des yeux de Grandbois, comme pour fuir avant qu'il ne soit trop tard ce grand corps dont elles connaissaient le destin.
Grimaldi s'avança, tenant dans sa main droite un court poignard d'argent. L'argent rejetait les impurs, ceux qui ne devaient pas souiller le digne sang de l'Ordre. Il se surprit à sentir une raideur dans son bras, comme si celui-ci refusait de se livrer à l'acte qu'on lui commandait. Mais à quoi bon allonger le supplice ? Ce n'était pas un crime, mais un don, le plus grand de tous. Chez les mortels aussi, la naissance était risquée. Et si Michel ne devait pas y survivre, pouvait-il espérer une meilleure mort, en pleine jeunesse, entouré d'amis ? Le métal entra en contact avec la peau du garçon, qui eut un sursaut. Grandbois déglutit, reprenant son sang-froid. « Allez-y. »
La peau céda facilement sous la lame qui dessina un petit trait rouge. Le sang jaillit sans attendre et Grimaldi se pencha pour l'aspirer. Il était délicieux, bien plus que tout ce qu'il avait bu depuis sa propre émergence, le sang de son créateur, le sang de Nideck. Il fut si surpris de cette force qu'il faillit s'arrêter. C'était plus puissant que le sang d'un nourrisson, plus même que le sang ombilical, presque de l'ichor.
Cependant, cette source donnait peu et se tarit presque ; il constata qu'il n'avait fait que toucher la peau sans trancher l'artère. Il releva et appuya plus fortement la lame. Les yeux de Michel s'ouvrirent à leur maximum et il poussa un faible cri. Les deux assistants accentuèrent la pression afin de le maintenir sur la table. Grimaldi se pencha à nouveau, buvant le sang, goûtant sa force surprenante, une fois, puis deux. Mais, presque immédiatement, le flot se tarit. Éberlué, il se releva.
« Qu'est-ce qui se passe ? cria Levinston avec humeur. Vous l'avez encore raté ? »
Il vint à ses côtés. Sur la table, Michel haletait comme un chien. La peau était intacte.
« Il se soigne.
— Comment ça? Vous l'avez gavé d'ichor?
— Je ne croyais pas lui en avoir tant donné. » Il s'adressa à Grandbois en le fixant droit dans les yeux. « Michel, tu ne dois pas te guérir ! Tu peux tout faire rater !
— Je suis désolé, parvint-il à dire. Laissez-moi quelques secondes pour me reprendre. »
Grimaldi se replaça par-dessus lui. La main désormais entraînée de Grimaldi trancha profondément l'artère ; il fallait en finir. Il embrassa la plaie et la fouilla avec sa langue afin de l'élargir encore. Puis il avala, le mieux possible, les flots de liqueur qui s'offraient à sa bouche, jaillissant d'abord avec force, puis de plus en plus faiblement. Le cœur du garçon, ignorant du drame, fut pris de panique, comme s'il se sentait responsable de ne pouvoir fournir au corps l'aliment qu'il exigeait ; puis il s'arrêta d'un seul coup, comme un vase se brise. Grimaldi se redressa. Du revers de la main, il essuya le sang qui maculait son visage. Il contempla un moment le cadavre de Michel Grandbois, les yeux exorbités, le regard fixe, la bouche ouverte comme pour absorber un dernier souffle. Sa peau était pâle, plus encore que la sienne, ses lèvres blanches. Il était mort, mais son aura avait gardé sa force, sa brillance, ce qui semblait impossible. Puis il crut la voir bouger, comme si le double du garçon cherchait à le quitter, comme on se glisse hors d'un habit.
« Qu'attendez-vous, Grimaldi ? » Un reproche. Il fut un moment surpris qu'il ait été proféré par la voix de Myriam, et non celle de Levinston. Grimaldi fendit son propre poignet. Son ichor tomba en un mince filet jusqu'à la bouche de Grandbois. Cela ne pouvait suffire. Il força son cœur à battre, et le filet devint un jet irrégulier.
« C'est raté ? », demanda Simard.
Grimaldi s'arrêta, inquiet. Le sang aurait dû être absorbé immédiatement par le corps avide. L'aura blanche avait pâli.
Puis Grandbois déglutit, avalant d'un seul trait tout l'ichor qui remplissait sa bouche. La métamorphose s'amorçait.
« Merci, Seigneur ! », souffla Myriam.
Grimaldi continua à le nourrir, plus lentement. Ses deux assistants devaient maintenant maintenir Michel avec plus de force, car c'était la bête, affamée et blessée, qui contrôlait le jeune homme. Ils en virent bientôt la première manifestation : les dents de Grandbois se muèrent en crocs. Levinston éventra le sceau de la cruche de sang ombilical, et l'odeur délicieuse du fluide s'était à peine échappée que les yeux de prédateur de Grandbois se portèrent sur lui. Levinston hésita, se demandant si même Myriam et Simard arriveraient à retenir ce colosse gavé d'ichor. Grimaldi lui arracha la jarre des mains.
Les pupilles de Michel, dilatées à ne plus laisser voir que du noir entre ses paupières, reprirent leur allure humaine. Ses muscles se détendirent d'abord, satisfaits de trouver à si bon compte la nourriture qu'ils avaient exigée. Myriam et Simard lâchèrent le nouveau Berger. La jarre fut bientôt vide. Michel restait immobile, le regard fixe, sans respirer ni même cligner, mais ils savaient que l'émergence était un plein succès. Ils n'osaient plus bouger, semblables à une galerie de cire, puis Simard appliqua à Grimaldi une solide claque dans le dos.
« Félicitations, vieille fripouille ! »
Grimaldi regarda son collègue d'un air interdit, peu habitué à tant de familiarité de sa part. Puis il vit que Levinston lui-même avait du mal à cacher son émotion.
« J'avais apporté quelques bons cigares. »
Et il éclata de rire. Ce spectacle, Grimaldi ne l'avait jamais vu et ne devait plus le revoir.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !