Chapitre 1

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Tueurs d'anges

Town – 1


Et j'entends une voix forte qui venait du temple,
et qui disait aux sept anges :
Allez, et versez sur la Terre
les sept coupes de la colère de Dieu.
Apocalypse de Jean, chapitre 16, verset 1


Première partie


Such a lonely day
And it's mine
The most loneliest day of my life
Such a lonely day
should be banned
It's a day that I can't stand
System of a down, Lonely day



—1— 


Première Heure


Mon premier réflexe, une fois de retour à l'hôtel où je logeais, fut de prendre un morceau de papier et de me fabriquer un calendrier. Je me rappelle encore avoir tracé avec soin des cases parfaitement alignées sur la feuille, et d'y avoir noté les jours à venir. Perdre le fil des heures me rendait déjà folle, alors les jours ? Ma montre ne fonctionnait plus. Plus aucune horloge ne fonctionnait. Je pense que j'avais peur que le temps s'efface pour de bon.

Ce bout de papier se trouve maintenant dans mon sac à dos. Plié en quatre, abîmé d'avoir été trop souvent consulté, il fait peine à voir. Il reste pourtant la première chose que j'ai créée de mes mains après l'explosion du monde. Je crois bien qu'il m'a fallu ça afin d'éviter de virer cinglée. Aujourd'hui cependant, rayer la date du jour le soir venu n'est peut-être plus suffisant. La boule d'angoisse figée dans ma gorge ne m'a pas quittée depuis des jours. Une menace, une épée de Damoclès gentiment suspendue au-dessus de ma tête. Le bleu éclatant du ciel me rend nerveuse. Je me sens vulnérable lorsque les nuages sont absents, à découvert, à la merci d'un je-ne-sais-quoi impossible à définir.

Je sais qu'il erre dans le quartier. Je le ressens dans mon ventre.

Le silence règne sur Rennes comme s'il en était le souverain. Le paysage qui s'étend sous mes yeux est celui d'une cité brisée. Les immeubles renversés, les rues désertes... Nuances de gris et de sanguine, épais coups de pinceau à l'encre noire des maisons calcinées. Rares traces de couleurs vives, là où la vie s'efface. Au loin, le soleil poursuit sa course, indifférent au sort du monde. Il va disparaître bientôt, et pour toujours. Et alors ? En fin de compte, ce n'est pas si grave. Il est déjà bien généreux de nous donner sa lumière, à nous, cette humanité incapable de garder sa civilisation et sa planète intactes. Une belle bande d'enfoirés, mes semblables. La punition infligée ne s'avère pas à la hauteur.

C'est ma ville que je contemple. Celle que j'ai mis si longtemps à apprivoiser, quand l'univers tournait encore rond. Ma ville. Les rues, les bâtiments, les arbres brûlés. Les carcasses de voitures abandonnées au milieu des routes, et même l'école au pied de mon immeuble. Les couleurs ternes. J'observe ce monde couvert de cendre depuis mon perchoir, sur le balcon de mon appartement au neuvième étage. Je tire sur ma cigarette roulée, en exhale la fumée à défaut de pouvoir faire autre chose. Mélancolie tenace, esprit embrumé. Aujourd'hui est le jour où je me sens la personne la plus seule sur cette Terre. Je m'appelle Anaëlle. Je suis rentrée chez moi avant la fin du monde.

Tueurs d'angesLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant