L'Ichor du Pinacle

Depuis le début

— Je veux que tout soit parfait. J'aurais pris un morceau de la vraie croix, si j'en avais eu un, mais le Déluge est jaloux de ses reliques. »

Levinston eut une expression découragée. « Un morceau de la vraie croix, murmura-t-il.

— Savez-vous ce qui retient Simard ?

— Il viendra.

— Je dois vous parler, à tous les deux.

— À quel propos ? »

Grimaldi se pencha vers le feu. Son souffle sec lui donna une belle vigueur.

« Et la clairvoyance de Michel? Nideck croit-il qu'elle va survivre à l'émergence ?

— C'est la raison pour laquelle il m'a choisi pour être son pater. Je suis le plus jeune candidat, celui dont l'ichor est le moins puissant. Je l'en ai nourri depuis un moment déjà. Il s'y est habitué. Au moment de l'émergence, il faudra tout de même lui en donner le moins possible.

— Les échanges d'ichor sont interdits.

— Nideck en prend la responsabilité. Je crois qu'il a reçu des ordres.

— Qui peut bien donner des ordres à Nideck ? Le magister ? »

Grimaldi souffla encore sur les braises. Inutile de répondre : seul le magister pouvait commander à un officier tel que Nideck. Bien sûr, il y avait théoriquement deux rangs hiérarchiques au-delà, mais ils étaient composés de vampires si anciens qu'ils passaient le plus clair de leur temps en torpeur. Grimaldi n'en avait jamais rencontré un, et des rumeurs persistantes affirmaient qu'ils n'étaient qu'une légende.

« Je rate quelque chose ? »

Les deux bergers sursautèrent. Ils n'avaient entendu personne approcher. Mais, surtout, ils avaient reconnu la voix féminine qui venait d'interrompre leur conversation — une voix qui n'avait plus résonné dans cette pièce depuis longtemps. Ils levèrent les yeux lentement vers la porte qui dominait un court escalier. Ils virent d'abord des bottes militaires, maculées de terre, et des pantalons kaki. Le contre-jour empêchait de distinguer les traits de son visage, mais les tatouages magiques formaient des dessins scintillants sur sa peau. C'était une femme robuste, agile, qui descendait les quelques marches d'un pas assuré.

« Bienvenue, Myriam », dit Grimaldi, prudent.

Elle s'approcha de l'établi où le mortier était déposé. « Vous préparez l'encre. Simard a reçu une promotion ?

— Michel Grandbois doit recevoir l'insigne des immortels, dit Levinston.

— Déjà ? La permission a été donnée hier. Vous ne traînez pas. »

Grimaldi lui jeta un regard oblique. Ils s'étaient battus côte à côte ; elle savait qu'il n'était pas du genre à traîner.

« À ce train, vous n'aurez jamais fini à temps. »

Elle se pencha vers la croix en feu, et souffla un peu sur elle. Immédiatement, les flammes se mirent à crépiter de plus belle, et le bois s'embrasa avec une nouvelle vigueur, comme si on y avait jeté de l'essence. De là où il se trouvait, Grimaldi sentait la chaleur monter. Il avait toujours été plus brave que Levinston — ce n'était pas très difficile — mais en ce moment, ils ressentaient exactement la même chose : une crainte irrationnelle.

« Tu es revenue pour de bon ? »

Le feu, pris d'une frénésie malsaine, semblait vouloir s'extirper de sa prison de bois. De seconde en seconde, des volées d'étincelles jaillissaient comme des doigts avides rêvant d'embraser la place. Mais, incapable de se nourrir, il commença à décliner. Un nouveau souffle lui rendit une force juvénile, arrogante.

« Vous auriez pu utiliser de simples hosties consacrées, commenta-t-elle.

— Je sais, répondit Grimaldi, sans mettre dans ses paroles l'accent d'agacement qu'il avait réservé à Levinston.

— Michel doit être très prometteur. »

Les deux souffles de Myriam avaient suffi à brûler presque entièrement la croix. Elle agaça les braises encore vives afin qu'elles se consument dans un dernier mouvement de résistance orgueilleuse. Contre le bois noirci, on aurait pu discerner la forme d'un homme, mais certainement pas celle d'un sauveur. Sans demander de permission, Myriam prit le pilon et broya les cendres en une fine poussière. Elle avait, pour manipuler les instruments de laboratoire, la même aisance qu'avec les armes. Elle incorpora sans hésiter le jaune d'œuf et le suif. De petites bulles à la surface du liquide brun indiquaient que la réaction s'opérait. Elle prit la fiole qui contenait, elle le savait, l'ichor le plus puissant du monde. Comme chacun, elle ignorait quelles dignes veines l'avaient versé. Ceux de la seconde enceinte ne pouvaient qu'imaginer quel dieu ancien leur confiait ainsi sa liqueur, quelle confiance il avait en eux et quels pouvoirs merveilleux ils gagneraient s'ils décidaient de la boire plutôt que de l'employer dans le rituel.

« Qui a apporté ce sang ici ? » demanda-t-elle, curieuse.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !