L'Ichor du Pinacle

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« Quand ce sang est-il arrivé ici ? »

Il était déjà assez difficile, pour Grimaldi, de travailler sur son rituel à la seule lumière des bougies, sans avoir à subir les interruptions de Levinston.

« Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

— Ils ne l'ont pas envoyé par la poste, j'imagine.

— Je dois terminer cette encre, Levinston. Pourquoi tenez-vous à connaître les détails ?

— Attendez, je vais vous aider. »

Grimaldi suivait les instructions d'un tome ancien. Chacune de ses lignes avait été tracée par la même encre que l'on employait pour leurs tatouages ; pour un observateur commun, les pages auraient semblé aussi vierges qu'une bonne sœur. Au geste de Levinston, le livre s'éleva dans l'air, comme tenu par une main invisible. Les bougies ne jetaient qu'un éclairage glauque, mais une faible lueur émanait de l'encre magique. Levinston avait un talent supérieur à celui de Grimaldi pour voir ces manifestations de force surnaturelle.

« Le crucifix a-t-il été béni ?

— Bien sûr. »

Sceptique, Levinston tendit la main, mais la retira vivement. Les signes sacrés l'avaient toujours particulièrement affecté. Grimaldi grommela. Même dans le monde de la nuit, les politiciens se mêlaient du travail des ingénieurs. Il saisit le crucifix sans problème et l'approcha de la flamme d'une bougie. Il attendit que le feu soit pris jusqu'aux branches de la croix.

Le feu et la croix : deux des fléaux de sa race. Plus les siens accumulaient d'années, et plus ils devenaient mal à leur aise devant eux. Dans certaines cités où leur ordre était plus fort, la préparation des encres magiques devait être réalisée par des mortels ; tous les vampires refusaient de s'approcher du bout de bois avant qu'il ne soit réduit en poudre. Certains prétendaient même ressentir une brûlure lorsque de nouveaux dessins marquaient leur peau. Grimaldi déposa la croix enflammée dans le mortier ; elle continua de se consumer en crépitant.

« Alors, comment cet ichor vous est-il parvenu ? »

Grimaldi regarda Levinston d'un air contrarié, mais il voyait bien que ce dernier ne lâcherait pas prise. Sur son torse nu, les tatouages luisaient faiblement. Il avait les mêmes — ils étaient du même grade, gardiens du Mur d'obsidienne. « Nideck est venu la porter en personne. »

Grimaldi savait ce qui inquiétait son collègue. Levinston avait constamment affaire dans la capitale. Nideck aurait pu lui demander de transporter l'encre, mais peut-être n'avait-il pas confiance en lui. Pour un être aussi ambitieux que Levinston, c'était une fameuse contrariété. « Ce n'est pas contre vous. C'est lié à Michel Grandbois.

— En quoi est-il si important ?

— Il est convoité par un autre groupe, qui ne craint pas d'en venir aux mains.

— Quel groupe ? J'ai abrité Michel chez moi; j'ai le droit de savoir.

— Je vous ai révélé tout ce que je savais. »

Grimaldi regarda le crucifix qui se consumait dans le mortier. Il en avait encore pour plusieurs minutes — trop longtemps pour qu'il arrive à détourner la conversation. Le Christ était décidément le fléau des vampires.

« Que faut-il faire ensuite ? »

Levinston jeta un coup d'œil au tome. « Vous avez le suif ? Et le jaune d'œuf ? Alors il vaut mieux attendre pour les mêler. Il faudra y incorporer l'ichor très vite, et les cendres ne sont pas encore prêtes. Des hosties consacrées auraient suffi. Pourquoi avoir choisi un crucifix ? C'est beaucoup plus long à brûler.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !