C'est toujours Compliqué

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Avoir un jumeau c'est toujours compliqué.
Les fringues, les jalousies, les petites amies... Tout est tellement compliqué quand on est deux. Pour Tom et moi, c'était la même chose je crois. On passait notre vie à nous disputer.
Maman me rappelle toujours la fois où on a cassé une vitre en se battant.

Pourtant on s'est aimé. Vraiment.

Petit, je n'avais que lui. Et je ne sais toujours pas si c'était un choix ou si les gens m'évitaient. Et même si en grandissant je m'étais sociabilisé, au final il était bien la seule personne qui importait pour moi.

Avant qu'on aille se coucher, il me disait toujours que les monstres n'étaient que dans ma tête et que si je n'y croyais pas, ils ne viendraient pas. Je le croyais vraiment.
Tant qu'on ne croit pas à quelque chose ça ne peut pas nous atteindre.

Mais moi, j'étais un gosse qui aimait bien se faire peur. Alors je continuais à y croire, même si Tom me disait que ça n'existait pas.
Puis on a grandi, et on a commencé les conneries. Des ados de base...
Tom avait toujours des idées cool et j'aimais bien traîner et faire des conneries avec lui. C'était mon frère. Qui plus est mon jumeau. Je le suivais donc sans réfléchir. J'avais une confiance aveugle en lui.

Un jour, on s'est retrouvé dans une vieille baraque délabrée. Et, comme d'habitude, je me faisais flipper tout seul sans aucune raison. Mon cœur battait à cent à l'heure et mon cerveau m'envoyait des images glauques par paquet de mille à la seconde. Tom était juste devant moi, lui aussi voulait se mettre un petit coup d'adrénaline je pense, mais il avait l'air un peu déçu. Il l'était jusqu'à ce que l'odeur arrive. Il a ouvert une porte au hasard et c'est là qu'on l'a sentie. Une odeur de charogne. Il avait ouvert en grand pour qu'on puisse entrer. Je n'avais jamais vu autant de bordel de ma vie. Même notre chambre était rangée à côté de cette piaule. Je me souviens que mon regard ne s'est pas fixé tout de suite sur des points précis mais que j'ai d'abord vu l'espace dans son ensemble. Je me souviens des mouches qui s'agitaient et qui tournoyaient près du lustre et un peu partout autour de nous. Je me souviens aussi d'un livre à la couverture poussiéreuse, c'était "Orgueil et préjugés" de Jane Austen. Je m'en rappelle bien parce que je venais de le terminer quand Tom avait insisté pour qu'on entre dans cette vieille bicoque.
Mais ce dont je me rappelle le mieux, c'est le sourire de Tom. Un sourire heureux et excité.

"C'est génial", a-t-il dit en s'avançant dans la pièce. Je n'étais pas sûr que ce soit si génial mais il a fini par m'en convaincre. C'est vrai que c'était excitant, et puis c'était toujours mieux que de glander à la maison. Je ne sais plus vraiment comment on les a trouvés mais le fait est que l'odeur de viande pourrie venait de plusieurs cadavres de chats. J'ai froncé les narines en voyant ça. Ils étaient là, à moitié bouffés par les vers. Et si certains avaient l'air d'être morts naturellement, je me demande toujours comment le petit gris s'est retrouvé éviscéré avec les yeux crevés.

Après ça, on est rentré à la maison et je suis allé voir Jessy. Je devais l'aider en français je crois. Peu importe, je sais seulement que Tom n'est pas venu avec moi ce soir là chez Jessy et quand je suis rentré quelques heures plus tard, il n'était toujours pas là. Je n'y avais pas fait attention sur le moment. Vers onze heures, quand je suis allé me coucher, il me l'a dit. Il m'a dit que les monstres étaient dans ma tête et que tant que je n'y croyais pas alors ils ne viendraient pas. Il m'a embrassé sur la joue et s'est couché à côté de moi. Je ne me souviens toujours pas à quel moment il était rentré.

Il s'est passé à peu près une semaine avant que maman ne débarque. On était dans le salon Tom et moi, on regardait un talk show stupide en comatant sur le canapé. C'est là qu'elle est arrivée, complètement affolée et pleurant à chaudes larmes. Elle a hurlé mon prénom. Alors je me suis levé précipitamment, Tom sur mes talons pour la rejoindre dans le garage, et je l'ai vu moi aussi. Un petit chat, roux cette fois, avec les tripes à l'air et les yeux perforés. Mon estomac s'est retourné brutalement mais je n'ai pas vomi. Ma mère me regardait de la même façon que quand elle attendait une explication concernant une mauvaise note ou une convocation chez le proviseur. Les larmes et le dégoût en plus. Est-ce qu'elle m'accusait vraiment de cette atrocité ? Moi le gamin qui ne ferait pas de mal à une mouche et qui libérait les araignées ? J'ai compris que oui et j'ai aussi compris que je la dégoûtais alors même que je n'avais rien fait. Elle n'avait aucune preuve de ma culpabilité mais rien que l'idée que je sois en mesure de faire ça la révulsait. Je pense que ça m'aurait fait la même chose de toutes façons. Ma mère est sortie en me demandant de nettoyer. Elle ne m'a pas adressé un seul regard.

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