chapitre 22. L'autre chute.

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Hébété, Morgan arpentait les couloirs de l'hôpital comme s'il était entouré d'un brouillard consistant qui annihilait les couleurs. Il aurait souhaité qu'on anesthésie sa douleur. Un instant, juste un instant.

Théo, si fort moralement, avait été un modèle pour Morgan. Grâce à lui, il avait appréhendé la vie autrement. Il lui avait permis d'oser, dans la rue et dans son art. Oser montrer les blessures, sortir avec, qu'elles soient visibles ou invisibles. Oser aller plus haut qu'elles. Comment faire, après, quand la mort vous arrachait cet exemple ? Comment aller plus haut que la mort ?

Edern. Ses bras. Morgan avait cru qu'ils seraient toujours là, autour de lui. À présent, ils pouvaient s'éloigner, peut-être ne plus jamais le tenir. Son cœur se morcelait davantage à chaque minute qui passait et qui exhibait de façon obscène, cruelle, tout ce qu'il avait déjà perdu et tout ce qu'il risquait de perdre. Théo. Edern ? Non ! Non ! Non !

Il s'assit enfin. Eva, qui l'avait conduit, était à ses côtés et lui, il ne sentait même plus le sol sous ses pieds. Il était gelé de l'intérieur, presque mort, parce qu'il n'y avait plus les bras d'Edern, le corps d'Edern, si fort, le cœur d'Edern, si amoureux. Edern était ailleurs et il pouvait ne jamais revenir.

Les parents d'Edern finirent par arriver de Bretagne. Livides. Terreux, même. Etienne n'avait plus que sa carrure pour être intimidant. Son visage exprimait le désarroi le plus complet. Aziliz, toujours si élégante, de la douleur dans ses yeux bleus, ceux qu'elle avait légués à son fils, ne paraissait même pas coiffée. Morgan ne sut même pas quoi leur dire, et eux non plus, manifestement. Il y a un état au-delà des mots. Celui qui avait happé Edern et qui ne voudrait peut-être pas le leur rendre.

Des gens passèrent. Des proches de patients, angoissés ou en colère. Des soignants. Eva proposa à Morgan de manger, il déclina l'invitation. Hors de question de sortir tant qu'Edern ne serait pas revenu. La jeune femme hocha la tête, précisa qu'elle allait chercher un café et quelques cochonneries sucrées. Elle proposa aux parents d'Edern de leur ramener une boisson ou autre chose, ils refusèrent.

Une infirmière apparut. Pour Morgan, elle était la messagère. Quelles nouvelles apportait-elle ? Il n'y avait que deux choix possibles.

— Mme, M. Kerlides ? Votre fils est sorti du bloc. Le chirurgien voudrait vous parler.

Ils se levèrent, la suivirent et Morgan reçut un coup au cœur. Il avait été oublié. Il se raisonna en se disant que les médecins avaient autre chose à faire que de se demander quel rôle il jouait dans la vie d'Edern. Ses parents reviendraient le tenir au courant.

Quand ils se retrouvèrent à nouveau devant lui, Morgan ignorait combien de temps au juste s'était écoulé. Son cerveau avait plongé dans un abîme noir et sans pensée. La souffrance l'avait épargné un moment. Et Edern ? Qu'en était-il de son Edern ? Etienne et Aziliz avaient les traits décomposés. Morgan déglutit.

— Il est vivant, exhala Etienne en se passant la main sur le visage. Edern est en vie et il vivra. Ses jours ne sont pas menacés. En fait, le 4X4 a glissé du côté passager et le malheureux Théo a pris la quasi-totalité de l'impact. Pauvre gosse...

— Edern a la jambe droite très abîmée, murmura Aziliz en serrant convulsivement la main de son mari. Le chirurgien espère ne pas en arriver à l'amputation.

Morgan gémit, se recroquevilla sur sa chaise en plastique. Il aurait voulu se plaquer les mains sur les oreilles pour ne pas entendre la suite. Mais il ne fallait pas fuir, il devait affronter la réalité pour mieux préparer l'avenir.

— Il a eu la main droite écrasée, poursuivit Aziliz. Les médecins ont peur que les nerfs soient trop atteints pour qu'elle fonctionne à nouveau.

Au creux de tes brasLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant