Chapitre 7 - Le Duel oblique

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Lycée Éclipse – 18 mai – 11h

J'hésite un instant. La salle d'étude est sur la droite, mais mes pas bifurquent vers le hall d'exposition. Comme s'ils savaient déjà ce que je refuse encore d'admettre.
Je le trouve là, exactement où je m'y attendais : accoudé à une vitrine, les yeux figés sur un moulage antique. Immobile. Trop calme.

Il n'a pas besoin de se retourner pour savoir que je suis là.

— Je pensais que tu éviterais cet endroit toute la semaine.

Sa voix me traverse comme une lame trempée dans un sourire. Je serre les dents.

— J'avais des questions.

Il se tourne enfin. Mains dans les poches, parfaitement maître de lui. Son sourire, à peine esquissé, me donne envie de fuir. Ou de frapper. Peut-être les deux.

— Tu en poses rarement.

Je ne prends pas la peine de masquer mon ton.

— Pourquoi tu m'as menti ?

Un sourcil se lève. Presque trop lentement.

— C'est-à-dire ?

La tension me colle au ventre depuis des jours. Elle remonte, acide, incontrôlable.

— Le jour où tu m'as dit que t'avais pas eu le choix. Que c'était Virel qui t'avait imposé comme binôme. Tu mentais.
Tu t'es porté volontaire. T'avais déjà demandé à bosser avec moi avant même qu'on m'en parle. Pourquoi ?

Il tarde à répondre. Son silence est calibré. Calculé.
Je vois ses pensées, empilées derrière ses yeux comme un jeu de cartes. Il choisit la mauvaise, exprès.

— Tu aurais préféré que je dise quoi ?
Que je t'avais observé ? Que je voulais bosser avec toi juste pour voir comment tu fonctionnes ?

Ma gorge se noue. La colère se mêle à quelque chose d'autre. Plus profond. Plus proche du vertige.

— Tu m'as menti.
Tu dis que tu veux rien savoir de moi, mais tu regardes tout. Tu m'observes. Pourquoi ?

Il sourit. Ce sourire-là ne réchauffe rien.

— Ce n'est pas ta lumière qui m'intéresse, Alan. C'est ce que tu caches derrière.

Je le fixe. Je ne sais pas s'il me manipule... ou s'il voit trop clair. Trop loin.

— Et le dessin ? Pourquoi tu m'as dessiné ?

Il baisse les yeux un instant, comme s'il cherchait une réponse... ou évitait la vraie.

— Tu tiens jamais en place.
Sauf quand tu regardes ailleurs.
C'est là que t'es le plus visible.

Un silence tombe, épais comme du verre soufflé, prêt à éclater au moindre mot.
Je recule d'un pas. Distance de sécurité. Symbolique.

— Quoi qu'il en soit... Je ne veux pas de ton aide pour le projet. C'était une erreur.
Je bosserai seul. Ou à côté, si le prof y tient.

Il plisse les yeux. Une fissure ? Ou un jeu de rôle, encore.

— Tu veux dire : deux visions, une feuille ?

Je lâche un rire bref. Tranchant.

— Non. Deux feuilles, deux visions.
On les collera côte à côte, s'il le faut.

Un soupir. À peine audible. Déception ? Ironie ? Je n'ai pas envie de décoder.

— Alors on en est là.

Je plante mon regard dans le sien.

— On ne s'entendra pas. On ne s'est jamais entendus.
Et un carnet de croquis ne changera rien à ça.

Son sourire est glacial, poli. Presque beau.

— Parfait.
Tu fais tes ombres. Je ferai mon verre.
On verra bien ce qui casse en premier.

Je tourne les talons. Mon cœur bat trop fort. Il ne doit pas le voir. Il ne doit pas savoir.
Mais je me fais une promesse, entre mes dents serrées :

— Ce ne sera pas moi.

Lycée Éclipse – Cours d'art – 13h40

Dernier cours de la journée. Je m'installe le premier. Trop tôt.
Je le fais exprès.
Je place ma toile – plus grande que d'habitude. Format binôme. Obligatoire.

Mais j'ai tout installé pour qu'il n'y ait aucune place à côté de moi.
Ni pour ses crayons. Ni pour ses silences. Ni pour lui.

Je souris malgré moi. Moqueur. Peut-être un peu cruel.
Un rire m'échappe. Léger. J'espère que personne ne l'a entendu.

Un bruit. Un banc tiré.

Je crois que c'est lui. Je me permets un commentaire.

— Y'a de la place pour tes affaires, par terre, si tu veux.

Je l'ai senti, ce poids furtif sur le banc, ce craquement discret. Une présence s'est installée.
Mais ce n'est pas Mark.

C'est elle.

Assise à ma gauche, comme un silence qu'on n'a pas vu venir.
L'étrangère du bar. Droite comme une ligne qu'on ne franchit pas.
Elle ne regarde pas, elle jauge. Elle ne parle pas, elle découpe.

Ses yeux sont d'un brun rougâtre, profonds, secs.
Des yeux comme rouge comme du sang, lourd et opaque de choses qu'on n'a pas dites.
Elle est là, sans s'imposer. Immobile. Indifférente. Inébranlable.

La tour du roi.

Pas l'assaillante. Pas le fou. Pas même la dame.
La tour.
Celle qui veille dans l'ombre.
Celle qui attend.
Celle qui protège, sans rien dire. Jusqu'à l'ultime mouvement.

Elle ne me sourit pas. Pas besoin.

Et sa voix fend l'air avec la précision d'une pièce qu'on dépose au bon moment.

— Tu fixes toujours la lumière comme si tu voulais qu'elle t'engloutisse... ou juste pour t'assurer qu'elle ne t'éblouira pas trop ?

Je cligne des yeux. Déstabilisé. Troublé.
Chaque fois qu'elle parle, c'est comme si ses mots venaient forcer une porte en moi.

— La lumière n'est pas mon fort.
Tu devrais le savoir, non ?
Alors tu te trompes sur toute la ligne.

Elle esquisse un sourire. Léger. Et soudain, j'y vois quelque chose de Mark.

— Tu dis ça... mais même la noirceur a besoin d'un repère lumineux.
Et je crois que tu l'as trouvé.
Mais elle n'est pas aussi claire que tu le crois.
Je suis là pour-

Des élèves entrent, bruyants. Elle s'interrompt net.
Puis elle se lève, d'un seul trait. Droite. Presque blessée.

— Ta lumière est arrivée.

Elle s'éloigne. Et Mark arrive. Froncement de sourcils. Regard noir.
Il la fixe comme une menace. Il vient s'asseoir. Et il attaque.

— Pourquoi Elyra était là ?

— Pourquoi je devrais te répondre ?

Il est frustré. Il pousse mes affaires sans ménagement pour installer les siennes.
Mon petit stratagème tombe à l'eau. Fiché dans sa mauvaise humeur.

Mais maintenant, je sais le nom de l'inconnue.
Son nom. Son rôle.

Elyra.
La tour.
Ma tour.
La tour du roi.





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⏰ Dernière mise à jour : Jul 13, 2025 ⏰

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