Chapitre 8 - Déplacement interdit

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Chez Alan - 18 Mai - 15

Je revenais du cours d'art.
Dernière période, donc forcément : avec Mark.
Je soupirai, balançant mon sac sous le bras, les doigts refermés sur mes clés, comme si c'était elles qui me retenaient encore debout. Heureusement. Je n'aurais pas supporté une seconde de plus sans pouvoir m'écrouler sur mon lit.

Le cours s'était étonnamment déroulé sans accro. On avait parlé d'art. Rien d'autre. Malgré un début tendu, trop tendu. Comme d'habitude. Et pourtant, aujourd'hui, tout avait glissé — sans accrocher ce qui était étonnant avec Mark.

Le loquet cède dans un clac étouffé, un soupir de métal, discret comme un aveu.

J'entre.
Enfin chez moi.

Je jette mon sac sur le comptoir.
Et je m'arrête net.

Quelque chose cloche.

Je me fige. Mes épaules se crispent.
Une odeur flotte dans l'air.
Étrangère.
Ce n'est pas mon parfum. Ni celui d'Ezran. Ni celui de York, d'Eris — même si elle a mes clés. Ce n'est pas Zaya. Ce n'est pas mes parents.
Ce n'est personne que je connais.

C'est quelqu'un d'autre.
Quelqu'un qui n'a rien à faire ici.

Un frisson me traverse. Mon corps réagit avant ma tête.
Danger.
Alerte.
Quelque chose presse contre ma cage thoracique, comme si l'air avait été remplacé par du verre brisé.

Je ferme les yeux un instant. Soupire.
Qu'est-ce qui m'arrive ces derniers jours, bordel ?

Je m'avance vers la cuisine.
Silencieux.
Je retire un couteau de l'étui — geste idiot, presque caricatural.
La posture des films d'horreur bas de gamme, juste avant que la fille meure.

Peut-être que je suis cette fille.

Personne dans le salon. Ni sur le balcon.
Salle de bain : vide. Bain vide.
Garde-manger, penderie : rien. Le vide me répond partout.

Il reste une pièce.
Ma chambre.

La porte est fermée.
Mon cœur cogne plus fort.
Je l'ouvre d'un coup sec, comme pour surprendre. Pour effrayer. Peut-être juste pour ne pas flancher.

Mais personne.

Je pousse un soupir — lourd, nerveux, presque douloureux — et repose le couteau sur le comptoir.

Putain.

Peut-être une fenêtre mal fermée. Un courant d'air. L'odeur est entrée, puis sortie.
Rien de plus.

Je ris un peu. Petit, nerveux.
Je suis ridicule.

Mais alors que je tourne la tête vers le salon... mes yeux se posent sur l'échiquier.

Et là —
je ne respire plus.

Parmi les trois pièces de verre laissées là depuis des jours...
une quatrième est apparue.

Le fou.

Il est posé à l'angle de la commode, entre un crayon oublié et un rayon de lumière trop pâle pour réchauffer quoi que ce soit.
Un fou. De verre. Minuscule, presque fragile.
Transparent.
Il a l'air inoffensif — mais il attrape la lumière. Il la guette. Il s'y loge comme un œil qu'on ne peut détourner.

Et surtout — il est aligné.

Sur la diagonale du roi noir.

Pas un hasard. Pas un jeu.

Un message.

Je reste figé. Pas de peur, pas vraiment. C'est plus vaste que ça. Plus profond.
C'est le pressentiment.
Il savait.

Il n'avait pas besoin d'être proche.
Juste d'être placé.
Juste de voir.

Le fou ne fonce jamais.
Il contourne. Il prend son temps. Il rôde dans les angles morts.
Mais il vise juste. Toujours.
Et quand il frappe, c'est trop tard.

Je suis le roi. Immobile. Trop lent. Trop confiant.
Et lui m'observe, depuis l'ombre.

Un fou de verre.
Distant, mais présent.
Inoffensif, mais précis.
Silencieux, mais inévitable.

Exactement comme lui.

Comme Mark.

...

Il est rentré.
Il est rentré chez moi.

Et cette fois...
il vient de franchir une ligne.

Une que je ne lui pardonnerai jamais.

Jamais.

Échec et Math [B x B]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant