Chapitre 7 - À contre-jour

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Chez Alan - 10h54 - 15 Mai

Ezran me quitta très vite ce matin-là, après avoir exploité mon lit et ma chaleur corporelle. Je pouvais l'affirmer sans honte : les nuits avec lui étaient les pires que je pouvais passer. Même s'il s'était brossé les dents plus de trois fois hier, l'odeur d'alcool et de mort qui se dégageait de sa bouche me répugnait au point de devoir enfouir mon visage dans l'oreiller, tandis qu'il s'étalait sur moi, bras et jambes posés sur mes fesses et ma taille. Heureusement que ce n'était que mon meilleur ami.

Quand il eut enfin déserté mon appartement, je vins m'appuyer contre le comptoir, face à mon bol de fruits. La porte venait à peine de claquer que je poussai un profond soupir de soulagement.

Je l'adorais, ce garçon, vraiment. Mais il parlait tellement que, le matin, il m'était difficile de suivre le flot de ses pensées. C'était une des raisons pour lesquelles je détestais dormir avec lui.

Alors que je m'amusais à arracher la queue d'une orange, un rayon de soleil multicolore vint éclairer l'agrume. Intrigué, je regardai autour de moi et aperçus bien vite les deux autres pièces de verre sur l'échiquier, frappées par les premiers éclats de lumière du matin.

Je soupirai avant de m'en approcher. Cette fois, je pris la tour, abandonnée près du four, et la serrai entre mes doigts. Je les haïssais, ces pièces. J'aurais voulu les briser, les faire disparaître, oublier cette histoire soudain devenue si lourde, si complexe. Pourtant, je vins déposer la tour tout près du roi — comme si, cette fois, elle n'était pas là pour protéger la reine, comme d'habitude, mais bien le roi. Comme si, dans ma tête, la dame du bar était devenue plus qu'une inconnue — une sorte de garde, de présence rassurante.

Je restai là un moment à contempler l'échiquier. Je n'étais pas aussi troublé que je l'aurais cru. Je voyais dans ces pièces un message à déchiffrer. Ce n'était pas clair, mais cela ressemblait à une quête, quelque chose à accomplir.

Je quittai la pièce en soupirant, laissant les rayons du soleil caresser la surface translucide des pièces, et transformer la salle. Elle me semblait soudain différente. Moins fade. Malgré les multiples décorations qui trônaient dans la cuisine et le salon ouvert, il manquait toujours quelque chose — mais ce matin, quelque chose avait changé.

Lycée Éclipse - 11h30 - 17 Mai. 

Mon horaire d'université cette semaine n'était pas aussi chargé que celui du retour de semestre, et c'est avec soulagement que je me rendais à l'un de mes seuls cours de la journée.

Mais cette fois, je gardais les yeux ouverts. Aux aguets. À l'affût du moindre signe, du moindre visage familier ou singulier. Une boucle dorée. Un regard trop curieux. Les yeux de Mark. Ses cheveux blonds aux reflets vénitiens.

Je n'eus pas à attendre bien longtemps. En avançant dans l'allée des couloirs pour rejoindre mon casier — nous en avions tous un d'assigné —, mes pas ralentirent légèrement, l'instinct en éveil. Je tournais le coin, et du coin de l'œil, je le vis.

Un visage familier.

Cette fois, je ne baissais plus les yeux au sol. Fini, les regards fuyants. J'étais prêt. Prêt à reconnaître mon observateur parmi la foule.

Et j'avais vu juste.

Il était là, non loin, adossé à son casier en bois, les bras croisés, m'observant avec cette curiosité tranquille, cette arrogance discrète — comme s'il venait de comprendre, juste en croisant mon regard, que j'avais percé son petit jeu. Mais quelque chose d'autre traversait ses yeux : une incertitude. Une hésitation dans la posture. Un éclat de surprise.

J'étais, je l'admets, agréablement convaincu.

Mais je lui laissai le bénéfice du doute. Peut-être n'était-ce qu'une simple coïncidence. Une de plus parmi tant d'autres, de celles qui nous font croire que les choses ont un sens. Après tout, ce couloir n'était pas le mien. Et j'étais l'un des seuls, aujourd'hui, à avoir un jour de deux cours — nos horaires variaient tous, pour éviter que les mêmes groupes ne soient libres aux mêmes moments. Et surtout... nous n'avions pas cours d'art aujourd'hui.

Échec et Math [B x B]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant