Chapitre 6 - Le roi s'éveille

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Chez Alan - 15 Mai - 3h

Alors que les paroles de la fille mystérieuse résonnaient encore en moi, je reconduisait un naufragé du nom d'Ezran avec moi as mon domicile.
Il m'avait rejoint au bar pour se saouler la gueule — sa copine l'avait quitté à peine deux heures plus tôt. Je pouvais comprendre sa douleur, vraiment... mais là, il avait bu comme un cœur brisé, et était devenu un débris humain. Un naufragé d'amour, maintenant juste un naufragé tout court.

Il me serrait dans ses bras en pleurant comme un gosse, pendant que j'essayais d'avancer droit, les clés dans la main, évitant de nous faire tomber tous les deux. Une épreuve. Il pesait son poids, ce con.

Je l'appuyai contre le mur à côté de ma porte, le temps de reprendre un peu d'équilibre, quand quelque chose attira soudain mon attention.
Juste là, au sol, près de la porte.

Quelque chose brillait.
Pas une lumière naturelle. Non. Une brillance précise, nette, tranchée. Comme celle d'un cristal taillé.

Je me penchai et tendis la main. C'était une tour.
Une tour d'échecs. En verre.

Et elle brillait, elle aussi. Comme la dame ou même le roi. Comme celle qu'on avait déposée devant le club.

Mon cœur se serra.

Encore ?
Encore une pièce ?

Une part de moi voulait croire que c'était Mark, encore lui. Après tout, la première pièce — le roi — venait de lui, non ?
Mais là... c'était trop bizarre. Trop précis.

Je relevai les yeux vers la porte.
La coïncidence était trop grande.

La fille ?
Je venais juste de jouer avec elle as une partie d'Échec et on avais parler de tour.
Était-ce un message ? Une signature ? Un jeu ?

Je ne pouvais rien prouver. Mais mon esprit tournait à toute vitesse.

Je glissai la tour dans ma poche, prudemment. Elle était froide, presque coupante entre mes doigts. Un objet inoffensif à première vue — mais je savais mieux que ça, désormais.

Ezran renifla bruyamment à côté de moi.

— Pourquoi elle m'a quitté, mec ? Je l'aimais, moi... Elle me disait que j'étais "trop"... mais c'est quoi, trop, hein ?

Je ne répondis pas. Je ne savais pas. Et je n'étais pas sûr qu'il attendait vraiment une réponse. Je pris une grande inspiration, ouvris enfin la porte, et l'aidai à entrer. Il se laissa tomber sur le canapé comme un cadabre.

Moi, je restai figé.

Quelque chose n'allait pas. Pas dans l'appartement — non. En moi.

Cette pièce n'avait rien à faire là. Pas ce soir. Pas comme ça.

Je sortis la tour de ma poche et la posai sur la table. Son éclat de verre projeta une lueur sur mes croquis éparpillés. Des formes floues, mais... il y en avait une, dessinée il y a des jours : une tour. Précisément celle-là.

Je m'assis.

Et je commençai à douter sérieusement que ce jeu ne se joue qu'avec des pièces.

Quelqu'un — ou quelque chose — prenait un malin plaisir à m'observer de loin.

Ezran vint s'asseoir à mes côtés et observa la tour curieusement, voyant que j'étais troublé, tout en chouinant comme un gosse de dix ans.

— Encore un pion ? C'est une tour maintenant... Tu comptes faire toute la collection ou quoi ?

Il me regardait, soudain curieux. Il savait que je détestais les dépenses inutiles, encore plus les objets fragiles.

— La dernière fois, c'était York qui te l'avait donnée, non ?

J'hochai la tête, et il fit une moue bougonne.

— Elle était cool, ta reine de verre... T'as d'autres pions ?

— Juste un roi.

— Tu les mets où ?

— Sur mon échiquier. Ils remplacent mes blancs.

— Prochaine étape, ce sera les noirs en obsidienne ?

Je rigolai, secouant la tête. Qu'est-ce qu'il pouvait être con, cet imbécile.

— Non. En soi...

Il me coupa :

— Tu sais qui te les donne ?

— Aucune idée.

Il sembla pensif, puis fit la moue.

— Ces derniers temps, un jeune aux cheveux blonds vient souvent au club... Tu crois que ce serait lui ?

— York ?

— Bien sûr que non, pas York, imbécile. C'est moi l'ivre ou c'est toi ?

Je réfléchis. En fait, dès qu'il avait dit "cheveux blonds", une idée saugrenue m'était venue. Mais ça ne pouvait pas être lui. Enfin... il jouait aux échecs, mais de là à venir dans un club...

— Il ressemble à quoi ?

— Tu le connais. Il est toujours pas loin de toi. Et la dernière fois, je l'ai vu entrer dans ton cours d'art.

C'était bien Mark. Et cette idée de "toujours proche" me donna un frisson.

— Qu'est-ce que tu veux dire par "proche de moi" ?

— Il est jamais loin quand t'es là. Tu le remarques peut-être pas... mais nous, si.

Je me raclai la gorge. Ce qu'il venait de me dire venait de ébranler quelque chose en moi. Mon regard glissa vers la tour de verre.

Cette fois, j'étais presque certain de qui l'avait laissée là.

Il jouait avec moi comme avec un pion.

Chaque mot, un mouvement.
Chaque geste, une stratégie.
Chaque pièce, une prise.

Il avait déjà trois coups d'avance.

Cette fois, je ne le laisserais plus me dominer.

Que la partie commence.

Échec et Math [B x B]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant