Chapitre 4 - Partie forcée

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Lycée Éclipse - 14 Mai - 17h50

Ma gorge se serra alors que je rentrais dans la salle de classe, cette fois vide de tous les élèves. Après l'intervention de Mark, je devais parler au professeur pour lui demander à faire le projet seul. Juste pour lui prouver qu'il avait tort.

Je m'approchai du bureau. Monsieur Virel était visiblement absorbé par un tableau, l'air pensif. Il devait être sacrément beau pour qu'un prof d'art en reste hypnotisé au point de ne pas entendre qu'on l'appelle plus de dix fois.

— Monsieur Ysée... ? Monsieur Virel ?

Il sursauta, étonné de me voir à côté de lui, puis me sourit, un peu confus.

— Oh, eh bien, qui vois-je ? Si ce n'est pas notre jeune homme aux cheveux noir corbeau !

Je lui rendis un sourire forcé, par simple politesse. Même s'il m'avait bien gonflé en cours de philo, il semblait meilleur en prof d'art. Mais je ne lui dirais jamais.

— Je voulais savoir s'il était possible de ne pas avoir de binôme pour le projet. Vous aviez dit qu'on avait jusqu'à la fin de la journée pour en donner un, mais... au final, je n'ai trouvé personne.

Monsieur Virel me regarda, à la fois surpris et intrigué.

— Hein ? Mais tu n'es pas avec Mark, toi ?

— Moi ? Non. Mais quelqu'un d'autre, peut-être.

— Pourtant, Mark est venu me voir en même temps que les autres pour me dire que vous étiez en équipe...

Attends, quoi ? À quoi il joue, ce gamin ? Je fronçai les sourcils, avant de lui servir un sourire crispé, saturé de colère contenue.

— Visiblement, je n'étais pas au courant. Et surtout, pas d'accord. Je peux changer de coéquipier ?

— Si les autres sont d'accord... mais ils ont tous leurs équipes.

— Je ne peux pas le faire seul, alors... ?

— Tu veux un zéro ?

— Mais je ne comprends pas. Ce n'est qu'un binôme. Je suis capable de faire le travail de deux personnes, vous savez...

— Non. Tu ne peux pas devenir une autre personne. Tu ne peux pas voir le monde à travers d'autres yeux. Vous avez besoin d'être deux pour confronter vos visions, pour donner du sens à ce que vous allez créer. C'est tout le principe. Et d'ailleurs, je trouve que votre binôme est très représentatif.

Je haussai un sourcil, curieux malgré moi.

— Représentatif... ? Pourquoi donc ?

— Mark adore dessiner le verre opaque. Toi, tu préfères dessiner le verre clair, traversé de lumière. Toutes vos œuvres tournent autour de ça, non ? On dirait que vous complétez quelque chose l'un chez l'autre.

Compléter quelque chose... ?
Je n'aurais jamais dû dessiner ce foutu pion en verre.

Je soupirai avant d'adresser un sourire poli au professeur.

— Je vois. Merci pour votre réponse, Monsieur Virel. Je vous souhaite une bonne soirée. On se voit la semaine prochaine.

— Super alors, mon cher Alan. J'ai hâte de te voir en action !

Je lui fis l'un de mes plus gros sourires hypocrites, tout en le maudissant dans ma tête.


Chez Alan - 22h - 14 Mai 

Je la fixais depuis mon lit, cette fichue reine translucide que York avait ramenée au club d'échecs. Son éclat semblait m'accuser, comme si elle était complice de Mark dans un plan que je n'avais pas demandé, ni accepté.

Elle brillait doucement sous la lumière tamisée de ma lampe de chevet, posée à côté de mes pinceaux. Ironique, non ? Cette pièce que j'avais peinte la veille sans trop y réfléchir — du verre clair, illuminé de l'intérieur — était devenue une clé que je ne voulais pas tenir.

Je passai une main dans mes cheveux, nerveux. Mon cerveau tournait en boucle.

Mark.

Ce mec me collait à la peau comme une ombre mal intentionnée. Il m'ignorait quand on croisait nos regards dans les couloirs, mais se permettait de m'imposer comme binôme ? Il venait m'adresser la parole comme si on était amis, puis allait mentir au prof pour m'enchaîner à lui dans un projet d'art ? Non. Il y avait quelque chose qui clochait.

Je me levai brusquement, pris d'une envie de faire voler cette dame de verre contre le mur. De la briser, juste pour me prouver que je pouvais encore avoir du contrôle sur quelque chose dans cette histoire.

Mais je n'en fis rien.

Je la pris dans mes mains. Elle était plus lourde que je ne l'imaginais. Fait main ? Artisanale ? Trop précieuse pour venir d'un magasin lambda. Alors pourquoi moi ? Pourquoi ce pion ? Pourquoi maintenant ?

Je la reposai à côté de son roi — le pion en verre noir que j'avais placé dans un coin de l'étagère, loin des autres pièces. Ils avaient l'air bien ensemble. Tragiquement assortis. Transparence contre obscurité.

Peut-être que Virel n'avait pas tort. Peut-être qu'il y avait quelque chose à raconter là-dedans.

Mais je ne le ferai pas pour Mark.
Je le ferai pour moi.

Je retournai m'asseoir sur mon lit et sortis mon carnet à croquis. J'ouvris une page vierge.
Puis une autre.
Et encore une.
Je griffonnai, raturai, effaçai. Rien ne venait comme je voulais.

Je posai le crayon. Soupirai.

Le silence était pesant. Et la pièce, trop pleine d'ombres.
Mais je n'étais pas encore prêt à éteindre.

C'est ainsi que je me levai et m'habillai, décidé à faire quelque chose de ma vie.

Une de ces choses que je maîtrisais à la perfection.
Aller au bar.
Et me trouver une conquête.
Pour une partie d'échecs.

Pas d'arrière-pensée. Pas de plan machiavélique. Juste le désir simple, presque noble, de déplacer des pièces en verre sur un échiquier un peu bancal, sous une lumière trop jaune, avec un inconnu dont je ne retiendrais jamais le nom.

J'enfilai ma veste noire, celle qui me donnait un air d'artiste torturé — le genre de mec qui semble avoir lu du Zola un soir de pluie, le genre de personne qui écouté du Mozart et qui adorait les tableaux de De Vinci. Je passai mes doigts dans mes cheveux sans les coiffer. Naturellement négligé. Juste assez de chaos pour paraître profond.

Lycée, devoirs, Mark, la vie sociale de York et les silences partagés avec Eris ? Tout ça pouvait attendre. Ce soir, j'avais un rendez-vous avec moi-même. Et avec la stratégie.

Car si la vie était une partie d'échecs...
Alors ce soir, je comptais bien mettre quelqu'un échec et mat.

Et ce ne serait pas moi.

Putain d'insomnie tout de même.

Échec et Math [B x B]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant