Lycée Éclipse — 14 mai — 9h00
Le cours avait commencé. J'étais arrivé en avance, comme d'habitude. Mais étonnamment, je me surprenais à aimer ce cours... même si je savais que ça ne durerait pas. C'était toujours une question de temps. Ah, le temps... notion si vague, si suggestive.
Tellement que j'eus l'impression qu'il s'était arrêté quand le prof annonça qu'on allait devoir se mettre en binôme pour le prochain cours.
Je détestais les travaux d'équipe. Et je détestais encore plus devoir parler dans une classe remplie de gens qui se connaissaient déjà tous. Pire encore : faire équipe avec un inconnu, bien intégré, pendant que moi je restais un figurant dans leur comédie sociale. Les premières rencontres sont toujours malaisantes.
Comme je m'y attendais, tout le monde se jeta sur son pote préféré comme si c'était une course à la survie. À croire qu'on était encore en maternelle.
Et évidemment, j'étais le dernier que tout le monde voulait choisir. Étonnant ? Pas vraiment.
Mais mon sort faillit changer quand je remarquai que mon voisin de gauche me regardait avec hésitation. Pourquoi il hésitait ? C'était ridicule.
Mais bon, qui suis-je pour juger ? Si j'avais eu un peu de cran, moi aussi je me serais levé pour aller vers quelqu'un. Au lieu de ça, j'étais vissé sur ma chaise comme un piquet.
Finalement, il abandonna l'idée — absurde — de venir vers moi et choisit son voisin de droite, qui le fixait avec insistance. Aucun respect pour la pression sociale, ce type.
Pourquoi je le regardais encore ? Je devrais avoir l'habitude d'être seul. Et ça ne changera jamais.
C'est ce que je me suis répété, les yeux fermés, en attendant la fin de la période.
Lycée Éclipse — 14 mai — 12h40
Le plat du jour à la cafétéria était catastrophique — et l'humanité entière semblait d'accord. L'information s'était répandue comme un spray de désodorisant douteux. Même la cuisinière avait probablement eu vent de sa performance ratée.
À ma table, l'ambiance suivait : York et Zaya faisaient les pitres, pendant que moi et Eris restions silencieux. Et honnêtement ? C'était mieux comme ça. Parler, c'est facile. Trouver les bons mots, non. Se taire évite les malentendus, les interprétations tordues, les petits drames sociaux. Et personne ne peut t'en vouloir pour des choses que tu n'as pas dites.
Mais ce calme fut brutalement perturbé. Ma hantise s'invita à ma table.
Au début, je crus qu'il venait parler à quelqu'un d'autre. Après tout, ce n'était pas étonnant qu'il ait des amis partout. Mais non. Il ne regardait qu'une seule personne. Et c'était moi.
— Salut, Alan.
Je le regardai, manquant de m'étrangler avec mon ragoût de boulettes (horrible, soit dit en passant). Ma pause ne pouvait clairement pas être pire.
Ses yeux avaient changé : un éclat jaunâtre étrange. Tout en lui me semblait bizarre. Mark était juste... bizarre.
— Salut... ?
— Tu te souviens pas de moi ?
Il me demanda ça comme si j'étais un abruti.
— Non, Mark.
Il eut l'air soulagé que je ne l'aie pas oublié. À sa place, j'aurais été inquiet.
— Euh... en fait, désolé de te déranger à table.
Honnêtement, il ne me dérangeait pas tant que ça. C'était toujours mieux que de subir encore une fois l'avis général sur les boulettes. Mais il était hors de question que je lui montre ça.
— T'inquiète.
Ouais. Homme de peu de mots. Mais au moins je lui parlais.
— En fait, je venais pour te parler du cours d'art de ce matin. Tu t'en souviens ?
C'était évident qu'il me prenait pour un idiot. Je reposai ma cuillère, un sourire sarcastique aux lèvres.
— Oh... je crois que j'ai oublié. C'est celui où on a dessiné, non ?
Il n'eut pas l'air de trouver mon sarcasme très drôle. Un éclair d'agacement passa dans ses yeux, ses traits se durcirent une seconde. Puis il retrouva son éternel sourire.
— Très drôle. J'avais oublié que t'étais aussi comique. Bref... Le gars avec qui je m'étais mis en binôme est malade. Il m'a dit qu'il pourra pas venir demain. Donc...
— Non merci.
— Non merci quoi ? Je t'ai même pas demandé encore...
Il me regardait, confus. Presque choqué que je l'aie interrompu et refusé son offre à moitié formulée.
— Non merci, ça ira. Je ne veux pas faire équipe avec toi.
Il eut un sourire jaune, avant de soupirer, les yeux fermés.
— Ok. Bien. Tu veux pas bosser avec moi. Mais en fait, t'auras pas le choix.
Il me lança un regard de défi. Un regard que je détestais. Tellement que j'eus envie de lui arracher les yeux. Mais je choisis une méthode plus pacifique : la répartie.
— Je ne crois pas, non.
— Malheureusement, si.
— T'es qui, même, pour décider ça ?
— La seule personne avec qui tu peux te mettre, vu qu'il ne reste plus personne.
Il marquait un point.
Et ça... ça m'énervait encore plus.
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Échec et Math [B x B]
RomanceLa table tomba à la renverse. Il ouvrit ma chemise. Les pions de verre éclatèrent au sol, se répandant partout autour de nous. Mais on s'en fichait, cela faisait longtemps que nous ne jouions plus aux échecs. Nous avions intégré le jeu : j'étais le...
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