Chapitre 1 - Le roi tombe

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L'homme vêtu de noir s'avança vers la femme, toujours drapée dans sa robe blanche immaculée. Elle était splendide, comme toujours, dans cette tenue. Mais lui s'en moquait. Il avançait à l'aveugle, déterminé, tel un prédateur certain de sa victoire. Son pas était lourd, menaçant.

Elle, elle avait l'habitude. Ce genre de face-à-face n'était pas une nouveauté. Sauf que cette fois, elle savait. Elle ne pouvait plus avancer. Il était allé trop loin. Il lui avait tout pris. Et pourtant... elle restait calme. Ni peur, ni dégoût dans ses yeux. Seulement cette lucidité glaciale face à l'homme qui incarnait tous ses tourments.

Il leva le bras, son arme en main. Il répétait leur dernière chorégraphie. Celle qui, cette fois, annonçait une fin véritable. Elle le savait. Il le savait. Le jeu était terminé.

— Échec et mat, déclara-t-il.

Je fis tomber ma pièce avec force sur l'échiquier. La dame blanche roula hors du plateau, s'arrêtant non loin de la main de son maître. Il la ramassa avec une lassitude royale, la rangeant parmi mes autres trophées.

Il n'y avait pas à dire : je le surpassais. Et il le savait.

Il me lança un regard assassin. Rien d'étonnant. Il n'était pas venu chez moi pour perdre, encore moins pour que je le domine sans effort.

Le plus ironique dans tout ça ? Il avait cru que je le laisserais me séduire. Je ne connaissais même pas son nom. Il tournait autour de moi comme une mouche ivre. Comme tant d'autres avant lui. Alors, comme d'habitude, je les piégeais avec un jeu d'échecs.

Je les faisais cogiter jusqu'à les épuiser. Quand ils repartaient, ils ne savaient même plus pourquoi ils étaient venus. Le cœur de ma magie.

Mais lui, il restait. Trois parties. Trois défaites. Et pourtant, il ne partait pas.

— Bravo, dit-il.

Étrange.

Je l'observais. Son calme était trop solide pour être feint. Il avait quelque chose... autre chose.

— Tu es patient, j'aime ça.

— Est-ce que ça veut dire que je me rapproche de mon but ?

Il me regardait droit dans les yeux. Et pour la première fois, je remarquais vraiment son visage : traits graves, mâchoire carrée, cheveux blond platine désordonnés, deux mèches tombant sur des yeux d'un reflet rubis .

Il était beau, oui. Mais surtout : déterminé.

— Ça dépend de ton but, répondis-je.

Il sourit. Un sourire trop long, trop précis.

— Tu le sais très bien. Ne joue pas au p'tit con.

Je fronçai les sourcils.

— Moi, jouer au con ?

Il déplaça sa tour. Mauvais choix. J'en profitai pour libérer ma reine.

— Les gens comme toi... Je les connais.

— Et moi, j'en ai vu passer, des comme toi, répondis-je, glacial.

Il comprit le message, j'en suis sûr. Mais il ne réagit pas. Il ria même, d'un rire calme.

— Je pourrais parier mon œil que peu ont pu se vanter de t'avoir... vraiment eu.

Je ne répondis pas. J'avais ri, mais le cœur n'y était pas.

Il continua de jouer. Avança son pion. Promut une reine. Une belle. Une menaçante.

— Je suis tout ouïe, déclara-t-il.

— Si je gagne, tu me donnes ce que je veux. Si je perds... je fais comme tu veux.

Je faillis m'étrangler avec ma gorgée de bière.

— T'es sûr ?

— Totalement.

Il ne plaisantait pas.

— Échec...

Il prit sa reine, la fit glisser. Droite sur mon roi.

— Et...

Je ne pus rien faire.

— Mat.

Le silence tomba comme une lame.
Il avait gagné. Contre toute attente.
Contre moi.

Et dans ce silence, l'histoire changea.

La femme, cette fois, avait tiré en premier. Le roi vêtu de noir gisait au sol, une rose de sang éclose sur sa poitrine. L'arroseur arrosé. La victime devenue juge. Elle avait retourné l'arme contre lui, et murmuré ses derniers mots d'un ton lent, limpide. Puis elle avait tiré. Sans hésiter.

Je ressentais la même chose que mon pion. Trahi. Délaissé.
Ce scénario n'était pas censé exister.

Et pourtant...

— Quel est ton nom ? soufflai-je.

— Mark. Mark Am...

— Je me fous de ton nom de famille. Ton prénom suffit.

Il se tut, son regard devenant étrange. Trouble. Assassiné de doute. Mais il me suivit quand même. Dans la pièce d'à côté.

Je me maudissais intérieurement. Pourquoi avais-je laissé faire ça ? Pourquoi m'étais-je laissé séduire par ce garçon aux yeux étranges ? Moi qui gardais tout le monde à distance. Moi qui pensais contrôler chaque pièce, chaque geste.

Alors que je déboutonnais lentement ma chemise, je sentais son regard sur moi. Intense. Il s'approcha. M'aida à finir le travail, avec une douceur inhabituelle. Il aurait presque pu me faire croire à une tendresse sincère.

Je le repoussai du regard. Il insista du regard.

— Ne t'inquiète pas. Tout va bien se passer.

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Juste au cas où... tu t'inquièterais.

— Je t'arrête tout de suite : t'es pas ma première fois.

— Eh bah...

Il haussa les épaules, amusé, presque moqueur. Il se pencha vers moi.

Puis, il s'arrêta.

— Merci de me confirmer ce que je pensais.

— Penser quoi ? Tu fais quoi, là ?

— Si je ne suis pas le premier... Laisse-moi au moins être inoubliable.

Je ne répondis pas. Pas par gêne. Par déstabilisation.

Ce jeu, que je croyais maîtriser... venait de m'échapper. J'avais changé de rôle sans m'en rendre compte. Ce n'était plus moi le roi. Ce n'était plus moi le maître de la partie.

Et malgré moi, j'en voulais encore.

Échec et Math [B x B]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant