XXV : Maison de flore

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PDV Ashton : 

Je place mon téléphone sur le porte-téléphone de la moto et rentre l'adresse des Kowalsky sur le GPS. J'enfourche le bolide et je me lance sur le chemin de terre. Il faudrait que je pense à changer de véhicule, on a connu plus pratique qu'une moto sportive pour rouler dans des nids de poule, mais j'aime bien cet engin. Et puis tout ce que je risque, c'est de salir le carénage, au pire de le rayer. Rien de catastrophique. Et sur la route, je peux me faire plaisir. C'est tout ce qui compte. Sans oublier qu'en cas d'accident - parce que je suis quand même sous drogue et que mon sang malade de vampire ne me rend plus aussi résistant aux narcotiques qu'à une époque - je suis moins dangereux pour autrui à moto qu'en 4x4. Alors, je garde cette moto. De toute façon, ma seule alternative serait de demander une voiture à Dane sauf qu'il en est hors de question. Alors, je galère dans la forêt sur les traces que j'ai déjà laissées ces derniers jours et c'est tout.

Après être sorti de l'enfer de la boue, des racines et des ronces, je ne mets pas plus de trente minutes à rejoindre la maison des Kowalsky. Et le spectacle qui s'offre à ma vue est déplorable. Le GPS m'a conduit devant une bâtisse basse et sombre. La végétation n'a rien de verdoyant ici, tout est sombre et triste. Le jardin n'est pas entretenu, si on peut appeler ça un jardin. Il y a des volets manquants et les autres ont cruellement besoin d'être lasurés. La mousse et le lierre mangent les murs et des tuiles cassées forment un tas dans un coin, là où elles sont tombées du toit. Une des fenêtres ne possède plus de vitre et une autre est fissurée de part en part. Des crevasses courent sur les murs ici et là, les mauvaises herbes s'y logeant sans hésitation. Le chemin, autrefois pavé, menant jusqu'à la porte d'entrée, n'est plus qu'une tranchée boueuse.

Le courrier déborde de la boite aux lettres, le tapis devant la porte d'entrée est élimé jusqu'à la corde et des arbustes en pot sur le perron, il ne reste que des branches sèches et cassantes. Il n'y a rien de moins accueillant que cette maisonnette.

Je délaisse la moto dans l'allée et monte les quelques marches me séparant du perron. Je me concentre sur mon environnement, sur les personnes qu'il y a dans les parages. Je me sais moins alerte ces derniers jours. Or, je ne veux pas me faire surprendre. Je ne veux pas de mauvaises surprises parce que je ne voudrais pas faire de grabuge. Le crack me rend plus sensible, mais pas plus alerte et je ne suis pas sûr de pouvoir me fier à ce que la drogue m'indique quand il s'agit de sentir un individu ou une menace derrière une porte. Alors, je prends quelques secondes avant de toquer pour m'assurer que la maison est un lieu sûr. Je ne sens aucune présence. La maison est vide. Ou bien, je suis définitivement cassé. Je toque, mais rien ne s'agite dans la maison. J'ai lu le peu d'informations que j'avais sur Grace Kowalsky. Et de ce que j'en ai compris, elle n'est pas une femme qui sort souvent de chez elle. Sauf que son fils n'est pas rentré depuis plusieurs soirs, il serait donc logique qu'elle ne soit pas chez elle. Au commissariat peut-être, ou bien dans la rue, à sa recherche, ou encore en quête de nouvelles bouteilles, qui sait ?

Je toque à nouveau, sans plus de résultat. Je me tourne vers la rue, observe les alentours. Il n'y a pas âme qui vive ici. Pas de voisins. Que de vieilles maisons à l'allure délabrée, mais qui, elles, n'abritent personne d'autre que des squatteurs et des rats. Je fais le tour de la maison, les fenêtres à l'avant de la maison étant toutes barricadées à l'aide de cartons. J'aimerais jeter un coup d'œil dans la maison. Il n'y a vraisemblablement personne et je compte bien en profiter. Je ne veux pas avoir fait le déplacement pour rien. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont toutes clauses et obstruées, mais une fenêtre sous le toit, qui donne certainement sur un grenier, est restée ouverte. On dirait surtout qu'elle ne se ferme plus. Le bâtant claque et suit les caprices d'un courant d'air. C'est par là que je vais rentrer. Je pourrais casser une fenêtre ou pousser le carton de celle n'ayant déjà plus de verre, mais je ne veux pas laisser de traces. Et pour cela, il n'y a rien de mieux qu'une fenêtre grande ouverte.

La fenêtre est plus ou moins au-dessus d'une de celles du rez-de-chaussée, alors j'escalade la première afin de rejoindre la seconde. L'ascension est simple, rapide. Je suis dans le grenier en moins de deux minutes. L'air est lourd. Lourd d'humidité. Le sol est trempé. La fenêtre n'a pas empêché la pluie de ces derniers jours de pénétrer la pièce. Mais avec le froid qu'il fait, rien n'a séché. L'air est aussi chargé de l'odeur du tabac froid. J'en profite pour allumer un joint et tirer une taffe. La pièce dans laquelle je me trouve est basse de plafond, puisque dans les combles, mais très étendue. À en voir le lit défait et les affaires éparpillées de tous les côtés, c'était la chambre du fils de la famille. Il faudrait que je fouille un peu pour chercher des indices sur sa vie et sur ce qui le reliait peut-être à ses assaillants, mais pour le moment, je n'ai pas le cœur à ça. Je préfèrerais me concentrer sur la mère. Je me dirige vers une trappe fermée qui semble mener, en l'absence de tout escalier, au reste de la maison. Je l'ouvre et pousse dans le vide l'échelle de corde qui gisait là. Je descends sans difficulté et sors mon calepin pour commencer à prendre des notes de ce qui pourrait m'intéresser. Déjà, je note dans un coin de page que la chambre du garçon était fermée de l'intérieur, tandis que la pièce était vide et la fenêtre grande ouverte. La chambre était verrouillée de l'intérieur. Une tentative du jeune homme de garder son ivrogne de mère loin de ses affaires ? Ou bien plutôt de dévoiler quelque chose à la vue de fouineurs ? Au vu de la fenètre inverrouillable, j'ai du mal à m'en faire une idée. 

La trappe donne sur un couloir vide et relativement propre. Or c'est le seul endroit ici qui est dans cet état. Le reste de la bâtisse a été traversé par un ouragan. Tout est sans-dessus-dessous : des meubles sont brisés, fracassés contre les murs ; une grande bibliothèque qui habillait un mur du salon est retournée et son contenu est répandu sur le sol ; des éclats de verre tapissent le sol là où vases et vaisselle ont été jetés.
Quelqu'un est venu ici en cherchant quelque chose. Et vu l'état de la maison, il ne l'a pas trouvé. Mais surtout, il n'y a aucune trace de Mme Kowalsky. Pas même une trace de sang.
Mon flair ne m'a donc pas menti : la maison n'abrite pas de vie. Même le poisson rouge flotte dans son bocal. 

Je regarde plus attentivement ce qui traine dans ce chaos. Un téléphone portable, dont la batterie est à plat et la vitre fissurée, git sous la table retournée. Certainement celui de la mère. Dans l'entrée il y a un sac à main dont le contenu est renversé sur le sol. Le portefeuille manque à l'appel, ainsi que les clés de la voiture, pourtant il y a un véhicule dans le garage. J'ai dû mal à déterminer si la femme a quitté les lieux de son plein gré. Tout est sans dessus dessous et quelqu'un a manifestement fouillé la maison, mais je ne vois aucune trace d'effraction. La fenêtre de la chambre était certes ouverte mais rien ne semble avoir été déplacée dans celle-ci, ce qui me fait douter qu'elle ait été visité. De plus, je ne vois aucune trace d'un trousseau de clé qui permettrait de déverrouiller la porte d'entrée. Il serait probable que quelqu'un ait pénétré les lieux alors que la femme était encore ici et soit parti avec elle, mais dans quel but ? Je continue ma déambulation dans ces lieux saccagés dans l'espoir de trouver un indice qui m'éclairerait. Après tout, cette femme a un passé assez particulier. Quitter l'ordre des sorcières, ce n'est pas donné à n'importe qui, et très peu de personnes sont prêtes à sacrifier un tel pouvoir. Puisque je suis là, autant chercher des indices de son ancienne vie. Peut-être que celle-ci l'a finalement rattrapée. Auquel cas, elle pourrait être liée à nos deux attaques. J'aimerais beaucoup mettre la main sur cette femme. Je suis sûre qu'elle cache beaucoup de choses. Mais au vu de ce que j'ai déjà appris sur elle, interroger son fils pourrait déjà se révéler instructif.

Je m'enfonce dans la petite maison tout en continuant mes réflexions. Et c'est là que je tombe sur ce qu'il s'avère être le plus intéressant. Une trappe dans le sol, dissimulée sous un tapis. Rien de très impressionnant pour une femme au passé si complexe. La cachette a déjà dû être fouillée puisque le tapis n'a été reposé sur celle-ci que partiellement, dans ce qui pourrait être de la précipitation. À mon tour, je repousse l'épais tapis lourd de poussières et dévoile la porte dans le sol de bois. Sans surprise, un verrou m'interdit l'accès à la pièce existant sous mes pieds. Je n'ai pas vu de clés et ma patience s'effrite doucement sous le poids de la drogue. Je pénètrerais cette pièce dérobée aujourd'hui, car elle a déjà été profanée, car je ne veux pas être venu pour rien, car elle cache certainement des parcelles de la vie de cette femme, car plus j'en saurais, plus je serais apte à épargner des vies.

Je n'arrive pas à savoir ce qu'il s'est passé ici et mes nerfs en pâtissent sérieusement. Il faut que j'arrive à quelque chose pour apaiser mon esprit en ébullition, mon âme stressée. Il faut que j'ouvre cette trappe maintenant. Mes mains tremblantes posent mon carnet et partent à la recherche du moindre objet dont je pourrais m'aider. Mais avant que je ne puisse faire le moindre pas, mon téléphone vibre et me rappelle à la réalité. 

Mélange IncertainOù les histoires vivent. Découvrez maintenant