XXIV : Lecture et fumette

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La pochette que j'ai subtilisée dans le bureau est très complète. Elle contient le rapport identitaire de la victime, mais aussi les recherches qu'ils ont déjà faites sur le garçon, sur la secte. En clair, tout est synthétisé là-dedans. Il y a des choses que j'ai lues et d'autres auxquelles je n'ai pas eu d'accès. Peut-être parce qu'elles sont ce que l'on a de plus neuf.

Je m'installe dans mon fauteuil près de la grande fenêtre. Le ciel est clair. Le vent doux et l'air pur. J'avoue que cette chambre au Sanctuaire est ce qui me convient le mieux pour travailler. Le silence, le calme et pas de présence indésirable dans les parages. La porte est barricadée et la fenêtre ouverte sur la forêt. Et sur le meuble à ma droite, il y a la boite qui renferme la solution à ma faim, à ma soif, à ma douleur. Elle renferme toutes les plantes et les ingrédients qu'il me reste. Ce qui ne représente pas grand-chose. Il faudra certainement que j'aille me fournir quelque part, car je ne pense pas avoir tout ce qu'il me faut pour la recette que j'envisage. Puisque je n'ai plus de poudre blanche et que mon fournisseur vit loin, très loin d'ici, je n'ai d'autre choix que de créer par moi-même le nécessaire à ma conservation. Sauf que cette préparation exige de reposer quelques jours, et qu'il est recommandé d'être sain d'esprit lors de la préparation. Donc je m'y attelle avant que la faim ne me fasse perdre la tête, et avant qu'elle ne devienne insupportable. 

Je n'ai pas fais part de mon projet à Dane, je me souviens de sa réaction la dernière fois. Je sais ce que je fais et la solution que j'envisage est la meilleure, en toute honnêteté. Les remèdes que me prépare Abygail ne sont d'aucunes utilité mais elle ne semble pas décidée à l'entendre. D'un autre côté, je me refuse à boire du sang. Déjà car cette pensée me révulse, ensuite car d'après ma condition, la soif ne fera que grandir et je préfère l'endiguer avant qu'il n'y ait plus de retour en arrière possible. 

Je laisse le dossier de côté et ouvre le coffret de bois. L'odeur qui me frappe le visage me fait grimacer. Une odeur de pourriture et de renfermé. Une partie de ma collection risque de se révéler inutilisable. Cela fait des années que je n'ai pas ouvert cette boite. Je me souviens à peine de ce qu'elle contient, de ce qu'il reste dedans. À l'époque, j'étais avare de piqûres et de fumée, et surtout curieux de découvrir de nouveaux mélanges. Et quand il m'a semblé que j'avais fais le tour de tout ce qui pouvait m'intéresser, je me suis calmé. Pour ce que j'envisage de créer, il me faut des racines de mandragores, des cendres assez particulières – que je sais avec certitude ne pas posséder – du cuivre, de l'éther et de la méth. Pratiquement que des choses légales et simples à se procurer ! Ça va être un plaisir de cuisiner. Et ma boite ne contient que de vieilles racines de mandragores dont il ne reste qu'une tâche marron, responsable de l'odeur, un cube de cuivre, des plumes et de la poudre d'os.
Je vais devoir aller faire les courses. Sauf que je n'ai pas la volonté de sortir de cette chambre avant d'avoir décortiqué le contenu de la pochette qui git sur le sol à ma gauche. Et par chance, car j'ai toujours été accro à la fumette, j'ai toujours du tabac et, évidemment, une réserve de crack. Je me prépare plusieurs cigarettes que je ne dose pas trop. Il va falloir que j'économise. J'ai trop de chose à oublier et un temps indéterminé à tenir. Il y a des pensées que je ne veux pas voir trainer dans mon esprit. La première attaque et ce qui en découle en sont l'exemple parfait. La drogue m'aide à me concentrer seulement sur ce que j'ai sous les yeux et c'est de ça dont j'ai besoin. Je n'ai pas reparlé du garçon avec Dane, ni du sang qu'il a voulu me donner et c'est une très bonne chose. Pour le moment je ne veux pas savoir si on a un ou deux cadavres sur les bras. Je ne veux pas savoir ce qu'il se passe sous mes pieds, dans les laboratoires du sanctuaire. Je veux me focaliser sur autre chose. Sur l'enquête. Et pas sur l'individu. 

Les mains tremblantes, j'allume ma première cigarette et l'approche de mes lèvres. J'inspire longuement et mes yeux se ferment quand je sens la fumée bruler ma trachée, mes poumons. Puis j'expire..., je tire une seconde taffe. Les effets du crack me soulagent très vite de la douleur dans mes tripes et le bourdonnement dans ma tête s'atténu. Je sais que la redescente ne sera pas agréable, même pour moi. C'est pourquoi je compte ne pas attendre qu'elle s'empare de moi et rester sous crack jusqu'à ce que mon élixir soit prêt à prendre le relais. Ces deux premières bouffées signent le début d'un long voyage. 

Mélange IncertainOù les histoires vivent. Découvrez maintenant