Axis

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Devant le miroir de la salle de bain, il y'a mon reflet. On me dit toujours que c'est une image qui vaut de l'or. Le tarif précis serait de 40 000 dollars le shooting selon mon agent. Des lèvres fines, de grands yeux verts et scintillants, une longue chevelure rousse, des traits ronds et harmonieux et puis surtout une silhouette parfaite.

Dans le milieu où j'évolue, la perfection n'est pas un terme abscons ou un vœu pieux. C'est une cotation très précise du rapport hauteur largeur de chaque centimètres de mon corps. La taille de mes hanches, l'écart entre mes cuisses, l'angle formé par la cambrure de mon dos, tout cela est mesuré, paramétré et si possible optimisé comme si j'étais un projet d'engin supersonique.

On rehausse mon profil aérodynamique. On me donne une meilleure pénétration dans l'air et dans les rétines de tous les types qui reluquent mes photos, dans le but de leur faire acheter ce avec quoi on me fait poser.

Ces produits n'ont pas l'once d'un rapport avec la brillance de mes cheveux ou l'éclat magnifié par une visite chez le dentiste par trimestre de mes dents, mais si on me voit sur l'affiche porter à ma bouche une bouteille de soda, elle se vendra 12% de plus. 15% si je mets la langue.

Ça fait 16 ans que je suis dans le business, et ça fait 16 ans que ce reflet, là, dans le miroir embrumé par la buée de la salle de bain, 16 ans que c'est mon gagne-pain. Sauf qu'a 31 ans je commence déjà à ne plus être dans la course. Parce que ma perfection définie par des calculs savants et des études de marché poussées, entretenue à coup de régimes, de séances de fitness et de crèmes de soin hors de prix importées de France, elle commence franchement à atteindre ses limites. Et puis les gens se lassent. Ils m'ont déjà vu dans toutes les positions, portant toutes les tenues possibles, de la petite marinière bleue et orange au pantalon de cuir ultra moulant ayant nécessité l'intervention musclée de deux assistantes pour que je rentre dedans.

Plein de types, peut-être des gens que vous connaissez, veulent s'astiquer le manche sur autre chose que la photo plein cadre de mes fesses dans un bikini rouge carmin.

C'est pour ça qu'aujourd'hui, je tente un coup de poker. Je sais que je peux encore grappiller un peu de gloire à ce milieu. Je sais que les petites poupées russes de douze piges avec des corps mieux foutus que toutes les nanas de 25 ans que vous connaissez, elles n'ont pas encore réussi à me mettre sur la touche.

Je peux encore briller, encore être belle.

Je finis de m'habiller en me lançant des regards dans la glace. C'est drôle... mais j'ai l'impression que je me fais des reproches. Je laisse de côté mon téléphone, mes écouteurs et tous les petits gadgets avec lesquels j'aime m'empoisonner la vie. Je ne prends ni ma tablette ni mon kit de maquillage de secours et encore moins mon sac. Aujourd'hui je veux être juste seule avec moi même, sans rien qui me rappelle le boulot. Et comme chacun de ces trucs m'a été refilé par un client après un shooting, il est clair qu'ils n'ont pas de raison de me suivre.

Le téléphone, j'avais dû le coller dans mon décolleté puis le caresser le long de ma jambe nue. « C'est arty ! » me disait le photographe tout en laissant son appareil photo numérique mitrailler la scène et en avalant des litres de RedBull sans même prendre le soin d'étalonner sa lumière.

Pour les écouteurs, on avait pris pour cadre un décor urbain « très streetwear » comme disait l'opérateur lumière. La photo était magnifique : il avait moi, en premier plan, cadrée à la taille, portant juste une chemise en jeans bleue pétrole ouverte de haut en bas laissant voir mes seins juste ce qu'il faut pour que ça soit accepté par l'annonceur (comprenez : sans qu'on voit de téton). La texture de ma peau avait eu très peu besoin de retouche, et j'étais plutôt fière de l'effet que donnait la petite courbe qui marquait le début de mes hanches. Derrière moi, il y'avait un mur de briques rouges avec un tag démentiel fait par un artiste de rue « très tendance » comme m'avait expliqué le photographe. Le grapheur était un type doué dont on n'avait jamais trop su qui il était réellement. « C'était peut-être une nana ?» avait je dis avant de me voir répondre par le chargé de projet « non : c'est trop masculin comme approche, trop phallique ».

Le défi BradburyLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant