L'Irlande du Nord : une grande blessée

Depuis le début

Le conflit armé en Irlande du Nord est terminé depuis 1998, mais les tensions entre les citoyens catholiques et protestants sont encore visibles dans ce pays, particulièrement à l'époque de l'année où nous l'avons visité, soit du 6 juillet au 9 juillet. Les habitants protestants s'apprêtaient à fêter la Bataille de la Boyne (une rivière au sud de la frontière, en territoire républicain) qui a eu lieu le 11 juillet 1690. On se rappellera que Guillaume d'Orange (William III, roi d'Angleterre), préféré par le gouvernement anglais parce qu'il était protestant, a finalement vaincu James II, roi légitime du trône d'Angleterre et boudé par le parlement anglais parce qu'il était de confession catholique. La seule prétention au trône qu'avait William était son mariage avec la fille de James II. La bataille se faisait donc entre les troupes du roi légitime et celles de... son gendre. Gagnée par le gendre, la bataille de la Boyne a confirmé la foi protestante de l'Angleterre et dans tous ses territoires conquis dont celui de l'Irlande. Une histoire de famille, quoi ! Une guerre de religion aussi !

Ce bout d'histoire garde encore un certain impact en 2004 et ça nous fait comprendre que les protestants d'allégeance britannique sont également aussi « orangistes » que leurs ancêtres ! Quant aux catholiques, ils sont toujours aussi Irlandais et rebelles que leurs ancêtres... Lors de notre visite, le conflit s'intensifiait dans la région immédiate de Belfast où une grande parade s'organisait pour le 11 juillet en commémoration à cette bataille décisive. Nous logions dans le terrain de camping municipal de Larne en banlieue de la capitale et nous pouvions palper tous les jours cette tension qui nous rendait de plus en plus mal à l'aise au fur et à mesure que la date anniversaire de la bataille de la Boyne approchait.

Inconfortable face à ce phénomène social qui montait de quelques crans chaque jour, nous avons décidé de quitter l'Irlande du Nord le 9 juillet afin de poursuivre notre voyage dans le comté de Donegal. Le 12 juillet, le lendemain des festivités, nous apprenions par la radio qu'il y avait eu des escarmouches à Belfast, entre les citoyens catholiques et les citoyens protestants, lors de la parade. Rien n'indiquait qu'il y avait eu des morts, mais les commentateurs indiquaient qu'il y avait eu de nombreux coups de feu et des blessés des deux côtés.

Curieusement, la population de L'Irlande du Nord devient de plus en plus catholique. Un guide du « Citysightseeing Belfast » a expliqué que les citoyens catholiques vivent en communauté autour du prêtre et la messe devient leur activité sociale principale. Nous ne pouvons faire autrement que de faire la comparaison avec le Québec d'avant la Révolution tranquille. À cet effet, les catholiques ont tendance à rester à leur lieu d'origine pour profiter de la force du groupe. Toujours selon notre guide, les protestants ont une pratique religieuse plus individuelle alors qu'ils parlent directement à Dieu, sans intermédiaire. Moins associés à une église particulière, ils s'intègrent plus rapidement partout où ils s'installent et ils acceptent plus facilement de quitter leur patelin d'origine. Cette explication de notre guide s'ajuste bien à d'autres opinions sur le sujet. On dit même que les catholiques ne quittent que rarement leur lieu d'origine même s'il n'y a plus d'emploi, alors que les protestants vivent là où il y a du travail même si c'est sur un autre continent. Une différence sociale marquée que l'on note partout dans le monde, là où les deux communautés coexistent.

Un autre fait explique cette croissance accrue de la population catholique en comparaison des protestants : la doctrine de l'Église contre la régulation des naissances. Les familles catholiques ont généralement plus d'enfants que les familles protestantes.

En résumé, notre guide tient une position très ferme sur le sujet : le départ de plus de citoyens protestants vers d'autres lieux où l'emploi est plus accessible ainsi que le taux plus élevé de natalité chez les citoyens catholiques aident à modifier significativement le portrait de la population de l'Irlande du Nord qui devient de plus en plus catholique. Il espère d'ailleurs que les discussions actuellement plutôt tièdes au sujet d'une réunification des deux parties de l'Irlande deviendront fructueuses. Nous avons ainsi réalisé qu'il était de confession catholique.

En ce qui me concerne, j'ai eu l'impression que l'Irlande du nord affichait une attitude qui provient d'une profonde blessure. Les conflits qui se sont éternisés au cours de XXe siècle aurait empêché la guérison de ses plaies subies au cours des siècles précédents et de mieux vivre en communauté de cultures multiples. Le conflit basé sur deux religions qui, dans le fond, sont étrangement proches (même dieu, même origine) a exacerbé leur isolement par rapport au reste du monde. Parlant aux protestants, j'ai ressenti toute la rancœur contre le pouvoir central, parlement et royauté confondus, qui les traite comme des citoyens de deuxièmes classes. En contrepartie, ils traitent leur concitoyen irlandais comme de la racaille, limitant leur accès à l'éducation, à l'emploi et à la politique. Depuis 1998, de nombreux efforts sont faits pour rapprocher les deux communautés, mais les plus radicaux d'entre leurs membres réduisent les chances que cela se fasse rapidement.

L'humain étant ce qu'il est, c'est à dire fort adaptable, il faut rester optimiste quant à l'avenir des gens qui vivent sur cette merveilleuse île. Qui sait ? Peut-être que l'espoir d'une Irlande unique se concrétisera un jour. Par contre, la différence de mentalité est si forte que l'homogénéité d'une Irlande prendra du temps. Surtout si on exige le respect des populations minoritaires.

Suzie Pelletier

Deux Québécois en vadrouille en IrlandeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant