L'Irlande du Nord : une grande blessée

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Écrit le 9 juillet 2004; revu le 26 juillet 2015

Bien qu'elle est située sur la même île que la République d'Irlande et qu'elle partage avec cette dernière des milliers d'années d'histoire, l'Irlande du Nord a vécu très différemment les derniers 93 ans. La raison est fort simple : lorsque les autres habitants de l'île ont décidé de reconstruire leur pays en obtenant leur indépendance, ceux du nord ont choisi de rester dans le giron anglais. Au moment de notre visite, en 2004, ceux de la République rêvaient d'une île unifiée sous la république, mais nous avons vite compris que la mentalité très différente de ces deux populations rendrait une entente fort difficile à négocier.

Au cours de 800 ans d'occupation britannique, l'Irlande du Nord est devenue plus protestante que sa voisine en raison de l'efficacité des opérations de « plantation » menées dans cette région par les Britanniques. Ces méthodes de colonisation massive visaient à installer de bons et loyaux sujets britanniques et protestants en terre conquise. Les familles des résistants irlandais et catholiques ont perdu leurs terres au profit de familles nobles anglaises ou de colons britanniques. Cette opération de conquête a commencé sous Henri VIII (XVIe siècle) et ses filles Mary et Elizabeth ont poursuivi ses traces avec ardeur. Charles 1er et Cromwell ont par la suite perfectionné la technique, délogeant systématiquement les Irlandais de secteurs précis, créant ainsi des quartiers et des comptés où l'allégeance à la couronne d'Angleterre était assurée.

Cette méthode de contrôle du territoire par le régime britannique s'effectuait un peu partout sur l'île émeraude, mais elle a surtout affecté les régions de Munsters (sud-ouest) et de l'Ulster (nord). Le nord étant moins densément peuplé, la proportion des protestants, à qui on a offert des terres jusque-là vierges, a rapidement dépassé la population de catholiques. Ainsi, six comptés ont refusé de couper leur allégeance à la couronne d'Angleterre, devenant l'Irlande du Nord, une province du Royaume-Uni, par le traité anglo-irlandais signé le 6 décembre 1921.

Contrairement à la République d'Irlande qui est le seul maître de ses batailles sociales et de ses politiques économiques, l'Irlande du Nord est à la remorque d'un gouvernement central londonien plus lent à réagir face à des idées avant-gardistes comme l'universalité de l'éducation et l'interdiction du fumage dans les lieux publics. Certains affirment même que le Royaume-Uni tarde à se départir de sa mentalité dominatrice colonialiste, traitant les Irlandais du Nord comme un peuple conquis, donc de deuxième classe. La réaction plutôt réfractaire du Royaume-Uni face à la Communauté européenne ainsi que son attitude de domination face aux conflits au Moyen-Orient sont deux exemples cités pour illustrer cette opinion populaire dans l'île (au moment d'écrire ses lignes, l'actualité traitait tous les jours de la guerre en IRAQ).

Le cessez-le-feu entre l'Armée républicaine irlandaise (IRA) et l'armée anglaise a eu lieu en Irlande du Nord qu'en 1998, tout juste six ans avant notre visite. Il était possible de voir les nombreux trous de balle sur les murs des édifices de la capitale. Selon plusieurs de mes lectures sur le sujet, ce regroupement de plusieurs groupuscules paramilitaires cherche à ramener tous les territoires de l'île dans le giron républicain, loin du joug anglais. Après la reconnaissance de l'indépendance de l'Irlande par le roi d'Angleterre en 1922, le conflit se poursuivit dans la partie nord de l'île, sauf pour le comté de Donegal qui devient une partie de la république. On soupçonne que plusieurs de ces organisations illicites étaient basées dans le territoire républicain, au sud de la frontière. Les incursions militaires au nord de la frontière, souvent qualifiées d'attaques terroristes, sont nombreuses et meurtrières.

Plusieurs éléments de leur histoire distincte expliquent la mentalité si différente de l'Irlande du Nord. On en ressent les effets dès qu'on traverse la frontière. D'abord, lors de notre visite, nous avons remarqué une discrimination évidente des citoyens catholiques dans l'emploi autant que dans l'éducation. Les tensions continuelles entre les deux groupes sont accentuées par l'exclusion presque systématique des catholiques de la vie politique et économique, deux domaines dominés par les citoyens protestants. Or, dans sa reconstruction, la République a mis l'accent sur l'éducation, ce qui garantit un meilleur accès à l'emploi pour tous. Si on nous assure qu'on ne discrimine pas les protestants « dans le Sud », il faut tout de même noter qu'un candidat pour un poste au gouvernement doit parler gaélique dans une certaine mesure pour y accéder... je ne suis pas certaine de trouver beaucoup de protestants parlant gaélique en Irlande... au nord comme au sud...

Deux Québécois en vadrouille en IrlandeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant