Nous sommes dans une horloge

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 Le temple de l'Ordre était à une trentaine de pas d'un manoir somptueux, plus vaste que celui de Levinston, mais aux ouvertures condamnées par de panneaux de contre-plaqué. Cette résidence avait appartenu à Achille, sire de Simard. Grimaldi ne s'était pas étendu sur ce qui avait détruit cet Achille, mais Michel devinait que cela avait à voir à cette « Grande Chasse » qu'il évoquait souvent.

Le temple avait la taille d'une grande maison, mais, près du manoir, il ressemblait à un petit pavillon. Il était circulaire, avec un mur de pierre que ne venait percer aucune fenêtre. Seul le toit, en forme de dôme, présentait une fente étroite de verre. La double porte était entrebâillée comme pour lui souhaiter la bienvenue.

Il entra par le rez-de-chaussée dans une vaste pièce sombre, éclairée par trois braseros installés à côté de colonnes. Le bâtiment ne comptait que cette salle. Le plancher était en marbre blanc, avec au centre un triangle équilatéral noir et brillant dont les extrémités touchaient presque les murs. Le coin opposé à Michel donnait sur une petite niche contenant un piédestal inoccupé. Il n'y avait là que Grimaldi qui l'attendait près d'une étroite table d'ébène. Michel entendait des chuchotements et, ne voyant personne d'autre, il leva la tête. Il vit une mezzanine dont les trois faces décrivaient un triangle de même dimension que celui du sol, mais inversement orienté. Ils étaient tous là, tournés vers lui. Les vampires de l'Ordre de saint Pierre.

Ils étaient presque nus, les reins ceints d'un simple pagne, afin que leurs tatouages soient visibles ; un non-initié ne pouvait se glisser parmi eux. Simard, massif et bedonnant, Levinston, étrange sans son complet deux pièces, et Myriam. Son corps était musclé, comme celui d'une athlète, et ses yeux noirs étaient fixés sur lui avec une rigidité déconcertante. Michel défit un à un les boutons de sa chemise. Ses propres tatouages apparaissaient lentement. Il pensait surtout à sa peau, que ses amies avaient soigneusement rasée, afin qu'il reste ainsi pour l'éternité. Il se sentait un peu ridicule. Personne ne broncha.

Grimaldi s'adressa à l'assemblée en énochien. Aux gardiens de la première enceinte, on n'apprenait que les formules rituelles nécessaires, alors que l'enseignement de la langue était réservé aux rangs supérieurs. Toutefois, Michel connaissait l'hébreu ancien, et les deux dialectes avaient de nombreux points communs.

Grimaldi s'adressa encore à eux, répétant que l'initié était prêt à franchir l'ultime seuil. Grandbois comprenait de mieux en mieux ce que disait son maître et, à sa grande surprise, il constata que le plus difficile était de s'habituer à la prononciation erronée de ceux qui l'utilisaient. À mesure que la cérémonie progressait, la pièce s'éclairait de plus en plus. Le plafond était ouvert, l'énorme dôme évaporé, révélant le ciel étoilé, mais la toile céleste passa rapidement du noir à un bleu profond. Quand il reporta son attention sur l'assemblée, Myriam s'apprêtait à prendre la parole. Sa prononciation, contrairement à celle de Grimaldi, était parfaite. À sa surprise, son corps avait changé. Elle paraissait plus grande, plus mince, les seins moins lourds. Seul son regard prédateur était resté le même.

« Nous ne sommes pas dans un temple. Nous sommes dans une horloge. »

Autour d'eux, les témoins s'étaient multipliés. Ils étaient trente, quarante, cinquante. Michel ne retrouvait plus dans cette assemblée un seul visage connu. Tous, ils fixaient cette femme, sa vision. Il avait la certitude d'être le seul a avoir compris ses paroles. Les autres ignoraient jusqu'à la signification du mot « horloge ».

« D'ici, continua-t-elle, on peut embrasser d'un regard la destinée, puiser à la source les messages de la volonté divine.

— Mais ne sommes-nous pas les dieux ? », demanda Michel.

Grimaldi le secoua par les épaules. Grandbois était couché sur le sol.

Sa première pensée fut pour son carnet. Celui dans lequel il notait ses visions, depuis Saint-Sébastien. Ensuite, il se souvint d'où il se trouvait, et il ressentit la honte.

« Ça va ? »

Penchés au-dessus de la balustrade du balcon, les membres de l'Ordre le fixaient, et leur expression allait de la surprise à la consternation.

Levinston et Myriam étaient descendus. Ils s'accroupirent auprès de Grimaldi.

« Que lui arrive-t-il ? demanda Levinston.

— Une crise mystique, répondit Grimaldi. Nideck m'avait prévenu que cela lui arrivait parfois. Michel, ça va ?

— Ça va. »

Michel sentait le poids des regards posés sur lui. Comment pouvait-il espérer les duper ? Comment pourraient-ils l'admettre dans leur peuple à présent ? Déjà, il entendait des chuchotements. Levinston, malgré toute sa maîtrise, manifestait son désaccord avec toute sa personne. Simard fixait Grimaldi avec cette hostilité assurée des gens pleins de sens. Et Myriam... Myriam avait pitié de lui.

Le plus effrayé était sans doute Grimaldi, qui voyait fondre son prestige vacillant, mais son visage restait de marbre, comme celui d'un bon joueur de poker. Il avait pourtant dû abattre la carte solide de Nideck ; son jeu serait certainement dégarni. Michel se détestait. Il venait de laisser tomber ses parents. Comment pourrait-il les venger, sans la puissance qu'apportait l'ichor des immortels ? Déjà, Levinston s'était approché de Grimaldi et lui avait chuchoté à l'oreille, le plus bas possible : « Vous êtes toujours sûr de vous ?

— C'est la langue qui l'a mis dans cet état. Sa connaissance des langues mortes est prodigieuse. La psalmodie a dû lui rappeler un épisode d'une autre vie. »

L'œil de Michel traîna un moment sur Myriam. Sous sa peau blanche, les muscles saillaient, immobiles comme ceux des statues. Les tatouages formaient sur ses seins des dessins lumineux. Elle le contemplait avec une mine dédaigneuse. Michel éprouva un excès de honte.

« Je suis prêt à continuer. »

Grimaldi et les deux autres se redressèrent. Myriam aida Grandbois à se relever. Pendant qu'elle le soulevait, il eut la nette impression d'avoir déjà vécu une situation semblable avec elle. Elle était si intimement liée à ses délires, elle qui les habitait depuis leur début, qu'il était naturel qu'elle provoque des crises.

« Nous allons poursuivre, dit Grimaldi.

— Nous allons discuter d'abord. »

Simard avait beau partager le rang de Grimaldi, il était plus ancien, plus expérimenté, et sa masse impressionnante ajoutait à l'impact de ses arguments. Levinston s'approcha de son sire, manière subtile de signifier son appui.

« Michel, va nous attendre dehors. Ne nous épie pas, s'il te plaît. »

Michel tourna les talons.

À l'extérieur, le froid mordit sa peau nue, et il frémit jusqu'au fond de son âme.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !