XVII : Réveil difficile

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La présence dans ma chambre me tire automatiquement hors de mes songes. Mes yeux remuent sous mes paupières avant que je ne trouve la force de les entre ouvrir. Mes paupières papillonnent pour s'habituer à la luminosité ambiante avant de se fixer sur l'intrus, qui n'est autre qu'un grand brun que j'identifie comme étant Dane. Etrangement, mon corps ne semble pas réagir plus que ça à sa présence, enfin plutôt au fait qu'un loup-garou se trouve dans la même pièce. Est-ce que les médecins auraient trouvé un moyen d'effacer cet instinct qui contraint les loups et les vampires à vouloir s'entre tuer ? Ou alors c'est une conséquence de sa perte ? Ou bien c'est juste que je suis beaucoup trop faible pour que mon corps réagisse ? Je me sens toujours aussi vide qu'avant ma sieste, et toujours aussi épuisé, si ce n'est plus.

A chaque fois que je ferme les yeux, je suis assailli par des souvenirs dont je ne soupçonnais même pas l'existence. C'est comme si un verrou avait lâché dans ma tête. Un barrage qui bloquait des flots déchaînés. Et maintenant tout s'est fait inonder, détruisant tous mes repères. Je n'avais clairement pas besoin de ça aujourd'hui. Mon regard se fixe sur mon ami qui est dos à moi, en train de trifouiller quelque chose sur la table. Je le regarde avec l'impression que ce n'est qu'un rêve de plus. Comme s'il n'était qu'un pantin sans vie. Mort. Mort... Pourquoi est-ce que je ne suis pas mort...? Pourquoi est-ce que je respire encore ? S'il est mort, pourquoi ne le suis-je pas... ?

Et puis si je dois rester aussi faible, je préfère encore me planter un pieu en argent dans le cœur. De toute manière je me sens déjà comme un mort. Je ne suis plus qu'une coquille vide. Seul les battements de mon cœur témoignent encore de la vie qui m'amine. Je ne veux plus vivre. Sans ma source, ma vie serait pitoyable. Je suis pitoyable. Faible, incapable de bouger. Je suis un incapable. Incapable de le sauver. Lui, et tous les autres avant lui ... Putain mais ça me sert à quoi de vivre avec tous ces remords ! Ça me mène où ! Tous ces regrets qui me font pourrir. Je suis pourri comme une vieille pomme sans couleur, sans saveur, oubliée au fond d'une barquette, dévorée par les vers ...-

- Oh ça va ! Si tu souhaites te lamenter, fais-le quand je ne suis pas là, ou dans ta tête. Mais arrête de marmonner comme un vieux sénile ! Intervient l'intrus. C'est hyper désagréable, marmonna-t-il. J'ai l'impression que des insectes bourdonnent dans mes oreilles...

Il continua de se plaindre pendant quelque minute encore, sans se retourner. Pfff, c'est quoi ce gamin ? Il a les oreilles sensibles le louveteau ? Haha. Je ne savais même pas que je parlais à haute voix...

- Eh bah tu pourrais me répondre si tu m'as entendu ! Imbécile, le coupais-je.

Il se retourna pour la première fois. Les traits graves de son visage ne présageaient rien de bon . Il ouvrit la bouche et la referma quelques secondes plus tard sans que le moindre son ne s'en échappe. Il cherche ses mots. J'imagine que je sais déjà ce qu'il va m'annoncer mais je veux quand même l'entendre le dire. J'ai besoin de l'entendre pour y croire. Et je préfèrerais qu'il se dépêche parce que ça me fait mal d'attendre une réponse. Je veux savoir, j'en ai besoin. Mais au lieu de me répondre, il se retourne vers la table pour continuer ce qu'il avait commencé.

Ma mâchoire se contracte automatiquement. Pourquoi ne répond-il pas ? Il se moque de moi ? Ça l'amuse de me faire attendre ? Je suis peut-être épuisé, mais étrangement, cela me fait juste perdre patience beaucoup plus rapidement. Je pensais être trop faible pour les sautes d'humeurs, mais apparemment non, c'est tout le contraire. Il me cherche. Hein Dane ? Tu me cherches ? Ça t'amuse de me provoquer ? De jouer avec mes sentiments ? Eh bien vas-y. Provoque-moi. Si tu ne veux pas répondre, je vais te faire bouffer ta langue. Tu auras une raison valable de fermer ta gueule comme ça. 

Mais Dane se retourna juste quand je m'apprêtais à lui balancer ses quatre vérités en pleine face, un plateau dans les mains.

- Hé, retiens tes phéromones mec. Pas la peine de m'agresser, dit-il avec son flegme habituel, en avançant vers moi.

Mes phéromones. Merde. Je n'avais même pas remarqué. Mais bon, il le mérite bien de toute façon. Alors je ne m'excusais pas. J'arrêtais cependant de les diffuser pour ne plus l'incommoder. Ça devient grave n'empêche. Je ne me rends pas compte que je parle à haute voix, je ne maitrise plus mes phéromones, C'ets quoi la suite ? Je vais me pisser dessus comme un vieux incontinent ? 

Dane, qui s'était arrêté devant mon lit, finit par me tendre un verre qui était sur le plateau, m'intimant de le boire. Je lui pris des mains rapidement, et le bu d'un coup, me sentant tout à coup assoiffé.

Son visage était toujours grave. Mais il semblait parfaitement calme. Attends... C'est Dane que j'ai en face de moi ! Evidement que son visage est grave ! C'est juste son visage naturel en fait ! Alala ! Je m'énerve vraiment pour rien en fait ! Non. Non, non. Si je suis énervé, ce n'est pas à cause de son visage. Oulà ! Mais je déraille complètement ! Je suis énervé à cause de..., de... de quoi déjà ? Woooow. On est où là ? Hey, mon corps, est tout léger. Je suis sûr que je peux voler ! Comme un petit oiseau ! Non. Moi je suis un rapace ! Un grand aigle des montagnes du nord ! Ha ha ! Tu vas voir Dane ! Je vais te bouffer ! ... Putain, qu'est-ce que je raconte ? Il a mis un truc dans mon verre ? J'ai super mal à la tête... Oh le connard, il m'a drogué.

- Hé... Tu m'as donné quoi, sac à puces ? Il se passe des trucs bizarres dans ma tête...

- C'est rien, ne t'inquiètes pas trop. Ça devrait te remettre sur pied. C'est ton amie qui te l'a préparé.

- Oh non ..., pas cette sorcière... Je suis sûr qu'elle m'a donné un truc pour se venger... Imagine que ça me fait perdre tous mes cheveux ? Elle doit essayer de m'empoisonner ! Et toi tu lui fais confiance comme ça ? Tu lui as confié ma vie ? Espèce d'ami indigne ! 

- Mais bien sûr... Aller, ouvre la bouche au lieu de dire des conneries..., fit-il en approchant une grosse cuillère pleine d'une pate étrange de ma bouche. 

- Nan ! Je ne mangerais pas ça ! Répondis-je en l'évitant, les sourcils froncés.

- Aller ! Fais pas le gamin ! T'as rien mangé depuis sept jours alors arrête de faire ton difficile et mange ! rétorque-t-il en empoignant mon visage.

- Sept jours ?! Humph-

- Nan, j'déconne, mais c'est si facile de te piéger, lança-t-il en sortant la cuillère de ma bouche.

Argh ! Il m'a enfoncé son truc dans la bouche de force, pendant que j'étais choqué ! Il est trop méchant ! En plus c'est dégueulasse ! Et dire que mon plus proche ami est un tel tricheur. C'est quand même triste. 

- Tu vois ce n'est pas empoisonné. Maintenant, mange le reste, dit-il en mettant un bol rempli de cette mixture entre mes mains.

Il retourne devant le meuble, me tournant le dos.

- Non. Répondis-je mollement. 

Je ne veux pas manger. Je veux me rendormir. 

- Si tu finis ça rapidement, t'auras le droit à une double dose de sang.

- Je ne veux pas de sang.

Il se tourna vers moi, fixant son regard au mien, un sourcil levé vers le ciel. Je le vis doucement se tendre et ses yeux prirent une teinte proche de l'ambre. Signe d'émotions fortes chez les Lycans. Je l'énerve, et pas qu'un peu. Ou alors je l'inquiète. À voir. Mais je ne vois pas pourquoi je devrais me nourrir. Pour ne pas mourir ? Je ne veux plus vivre. Il n'a qu'à le comprendre.

Il s'approcha à nouveau de moi, la tête légèrement penchée en avant, dans une posture agressive.

- Alors c'est très simple, Ashton. Soit tu finis ça rapidement sans faire de caprice et j'envisagerais peut-être de te laisser aller le voir, soit tu restes enfermé ici, aussi longtemps que je l'aurais décidé, immobilisé avec des chaînes, et une perf dans le bras pour être sûr que tu ne dépérisses pas. Est-ce clair ?

- Comment ça aller le voir ? Aller voir qui ? Quoi ? Un cadavre ? Merci, mais non merci. Je passe mon tour.

- Personne n'est mort Ashton. Personne. Lâcha-t-il avec un regard dur et perçant.

Et il partit juste après, me laissant là, seul, dans l'incompréhension la plus totale. Avec un bol répugnant entre les mains. Et une nouvelle faim prenant son ancrage dans le fond de mon ventre. Je n'ai plus mal au crâne, je ne suis plus fatigué. Je suis on ne peut plus réveiller mais je ne peux pas en croire mes oreilles. 

Mélange IncertainOù les histoires vivent. Découvrez maintenant