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— Georges Farreck ? Arrête Nellio, tu déconnes !

La chambre est étroite, minuscule. L'entassement de câbles et de matériel électronique donnerait à n'importe quel télé-passif un écrasant sentiment de claustrophobie. Mais pour les geeks comme Max et moi, la pièce est au contraire chaleureuse, rassurante. Seule source de lumière, la fenêtre polarisée donne l'impression d'une porte vers l'immeuble d'en face. Je n'aurais qu'à tendre le bras pour le toucher, qu'à prendre mon élan pour passer d'un balcon à l'autre. Effet d'optique trompeur qui m'enverrait réasphalter la ruelle quatre-vingt-trois étages plus bas, comme le font régulièrement des adolescents qui découvrent, un peu trop tard, la différence entre les lois de Newton et la physique hollywoodienne.

— T'es certain d'avoir coupé toutes les sources de streaming ? Je te l'avoue franchement, j'ai peur ! Je pense que je suis embarqué dans une histoire qui me dépasse.
— Nellio, depuis combien de temps se connaît-on ? Tout est blindé ! J'ai tapissé la chambre d'un maillage Faraday. Si je coupe le routeur principal, plus rien ne passe. Je te rappelle que j'administre un nœud Tor2 et que j'ai tout intérêt à faire profil bas.

Il a raison. Trois mois déjà depuis que j'ai été embauché par une société écran appartenant à Georges Farreck et j'en deviens paranoïaque. En réalité, je ne travaille qu'avec Eva. Sur l'organigramme officiel, elle est ma directrice marketing. Amusant. Je suis tenu au secret le plus strict. Mais Max, ce n'est pas pareil. Si je ne peux plus lui faire confiance, alors autant arrêter tout de suite ce cirque et se jeter du balcon. Max, c'est mon mentor, mon frère virtuel. Sauf pour la coupe de cheveux. La crête d'Iroquois, même courte, c'est dépassé depuis près d'un siècle.

— J'ai peur Max ! Je ne comprends pas la raison de ce secret. Ce que nous faisons est extraordinaire d'un point de vue technologique. À partir d'atomes, nous pourrions un jour être en mesure de recréer n'importe quel objet, y compris de la nourriture ! Le recyclage ultime ! Pourquoi se cacher ?
— Quelle naïveté, Nellio ! Te rends-tu compte des intérêts en jeu pour les producteurs actuels ?
— Et bien les usines de la zone industrielle sont déjà entièrement automatisées, non ? Après tout, ce n'est qu'une étape supplémentaire, une optimisation.
— Chaque optimisation de l'humanité revient à rendre inutile un travail jusqu'alors exercé par un humain. Cela crée une friction de la part de tous ceux qui vont voir leur vie bouleversée par ce changement. Et cela même si cette transformation est éminemment positive ! Le changement est perçu comme une agression. La souffrance continue est bien plus tolérable que la guérison car cette dernière implique d'affronter la nouveauté, la crainte d'une rechute. Ces sentiments sont habituellement inhibés par la douleur. Délivre l'homme de la douleur et il découvre la pensée. Une pensée que bien peu sont prêts à affronter. Souviens-toi de la difficulté de la réforme des armées ! Les pays fusionnent ? La terre devient une seule et unique fédération ? La guerre disparaît totalement, une Pax Universalis s'instaure. Et qui s'en désole ? Les militaires, qui n'auront plus le loisir de jouer à s'entre-tuer. Les vétérans qui ne veulent pas accepter l'absurdité de leur souffrance et qui, malgré ce qu'ils ont enduré, préfèrent plonger l'humanité dans le carnage plutôt que de reconnaître le vain sacrifice qui fut le leur. Et encore, je ne parle pas de ceux qui ont construit leur pouvoir sur la situation actuelle !
— Mais dans le cas présent, quels sont les intérêts à l'œuvre ?
— Les usines, dont nous savons si peu de choses. Sans compter le conglomérat de l'intertube ! Une infrastructure mondiale mise en place depuis des décennies et qui deviendrait obsolète avant même son inauguration ? Ce serait une insulte jetée à la figure de tous ces pseudos visionnaires, ces riches décideurs.
— Ça existe encore ce projet d'intertube ? Il a pris tellement de retard, je pensais qu'il ne s'agissait que d'arguties entre politiciens. Je ne pense pas le voir un jour réellement mis en œuvre !
— Détrompe-toi ! J'ai assisté à une démonstration grâce à un contact dans le conseil municipal. La zone industrielle est déjà entièrement équipée pour l'envoi. Les tuyaux récepteurs ne sont actifs que dans quelques mégapoles pilotes mais c'est assez impressionnant. Tu commandes ton produit sur le net, il est automatiquement extrait du dépôt le plus proche et est routé à travers les tubes souterrains jusqu'à ton immeuble. Les nouvelles constructions seront d'aillleurs équipées de récepteurs dans chaque appartement.
— C'est rapide ?
— La majeure partie du tubage se fait sous vide avec propulsion magnétique. Dans la plupart des cas, tu es livré en moins d'une heure. Ce qui ne plait guère au lobby des auto-transporteurs. Ils ont fini par capituler mais on leur doit quand même une bonne dizaine d'années de retard. Bref, le paroxysme de l'efficacité selon le capitalisme moderne.

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