La Fête des morts

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Dès l'extérieur, Grandbois entendait la musique. Le ciel lourd d'octobre menaçait de crever à tout instant ; bientôt, les gueules larges des gargouilles allaient déverser des torrents d'eau. Ça y était. Le sous-sol de la cathédrale accueillait les morts qui célébraient Samhain et, dans quelques minutes, le prince Rodrigue allait annoncer que Michel était admis parmi les Bergers. Cassandra l'avait prédit il y avait plus d'un mois, comme si elle commandait au destin et à toutes ses marionnettes.

« Est-ce vraiment la place d'un mortel ?

— Tous les Bergers apportent des serviteurs mortels à la fête. Ils sont un symbole de puissance. D'ailleurs, les vampires de la ville ne sont pas assez nombreux pour une fête réussie. »

Le costume de Grimaldi était superbe. Il rappelait les masques somptueux qui représentent Venise et son carnaval. Peut-être avait-il voulu souligner ses origines italiennes ? Michel s'était contenté d'un loup noir fort simple et d'une grande cape qu'Hélène lui avait cousue. Il ne pouvait s'empêcher de penser au jour où il serait lui-même l'un d'eux, un Berger. Il viendrait alors à la célébration de Samhain accompagné de ses serviteurs mortels. Quelle joie ce serait pour eux, pour Hélène en particulier !

« Tâche de bien te tenir. Je n'ai aucune inquiétude à ce sujet, mais il est de mon devoir de te prévenir. Cette fête a une nature politique. Halloween sera bientôt interdite chez les mortels, mais, chez nous, le Déluge l'a proscrite depuis longtemps. La tenir tout de même est une affirmation d'indépendance : tant qu'elle sera célébrée, Samhain prouvera que la Hiérarchie n'est pas totalement inféodée au Déluge. »

Michel hocha la tête. Il n'avait pu échapper à la campagne menée depuis quelques mois contre les célébrations païennes, Halloween au premier chef. Si on n'y prêtait pas attention, cela pouvait presque passer inaperçu ; un œil averti y voyait un véritable tir groupé. Des articles parlaient de rumeurs d'enfants empoisonnés par des friandises, de sacrifices dégoûtants perpétrés par des adolescents ou des étrangers aux religions inquiétantes, des trafiquants d'êtres humains qui profitaient de la fête pour nourrir le marché de la prostitution juvénile. Ils venaient d'abord de Veritas, agence de presse attachée à l'Inquisition. Les nouvelles étaient aussitôt reprises, voire amplifiées, par les médias. Et il y avait des spots télévisés, au message limpide, qui présentaient l'image-choc d'un gamin renversé par une voiture. Halloween tue.

« D'autre part, tu devras faire la preuve que tu parviendras à te détacher de tes valeurs de mortel. Tu seras observé : les vampires célèbrent, mais ils ne cessent jamais d'épier. Il y a là, déjà, un grand nombre de mortels qui ne passeront pas la nuit : ils sont là pour servir de nourriture, parfois de divertissement. Si tu ne peux l'accepter, tu ne pourras jamais faire partie des nôtres.

— Vous ne m'avez jamais parlé de ça. Nideck non plus. »

Grimaldi continua : « Il n'y a rien d'immoral à tuer pour se nourrir. Les mortels le font sans arrêt. C'est le trop grand nombre d'êtres humains qui a provoqué les cataclysmes, les guerres les épidémies que nous connaissons, au point que plusieurs croient que ce n'est rien de moins que l'Apocalypse en marche. Notre rôle de prédateur est fondamental ; il est nécessaire à la survie même de l'humanité. Tuer, même des innocents, n'est qu'accélérer un processus inéluctable. »

Michel acquiesça, mal à son aise. Ses propres parents avaient été, eux aussi, ces innocents en surnombre dont parlait Grimaldi.

Dès que Nideck avait évoqué cette ouverture vers l'immortalité, Michel avait cherché une manière de s'assurer de ne jamais avoir à tuer pour se nourrir. Les autres ne le pouvaient-ils pas aussi? Cette société était dirigée par des êtres anciens, nés dans un temps où la vie humaine avait moins de valeur. Un jour, il pourrait changer les choses. En attendant, il devait trouver un moyen de ne pas devenir comme eux.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !