Chapitre 21

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- Tu ne m'approches pas. Tu restes où tu es.

Ma voix avait retentie, froide. J'étais horsde sa portée. Et je tenais à le rester. Je n'avais aucune envie que ce quis'était produit un peu plus tôt dans la soirée recommence encore une fois. Jene voulais pas qu'il fasse à nouveau une démonstration de force.

- Tu ne me touches pas Ronan.

Je me tournais vers lui, pour vérifier qu'ilavait bien compris. Il semblait blessé. Comme s'il ne s'attendait pas à monrejet. Je serrais les dents. J'avais envie d'être méchante, de dire des choseshorribles. Je me retenais de lui demander de partir. J'avais tellement envie dele virer de chez moi. J'allais avoir du mal à passer au-dessus de ce qu'ilavait fait.

J'étais tellement en colère d'être aussiimpuissante que tout ce que je ressentais s'en retrouvait exacerbé, j'étaisprête à dire tout ce qui allait me passer par la tête et je savais que ceserait vraiment préjudiciable.

Il dû voir à mon regard que je n'étais pasloin de craquer. Alors il resta à sa place. Il se contenta de me fixer alorsque je luttais contre moi-même. J'avais envie de m'enfuir. De partir. Et je medoutais que ce n'était pas une bonne idée.

Je contournais Ronan tout en restant hors desa portée. Il était conscient que je le faisais volontairement et je voyaisbien que je le blessais. Mais je ne me sentais pas assez bien pour le laisserm'approcher.

Je me dirigeais vers la porte d'entrée. Jen'avais pas encore déterminé ce que j'allais faire. Mais j'avais besoin d'avoirle choix.

- Tegan...

Je me retournais. Il me suivait, de loin.

Je lui jetais un regard noir.

- Tu ne voudrais pas juste me laisser un peuen paix Ronan ? J'ai besoin d'air là. Vous êtes toujours auprès de moi, àprendre les décisions pour moi. Mais je ne suis pas une petite fille ! Jesuis grande, je peux décider toute seule. Je n'ai pas besoin de votresoutien !! Je vais accepter votre foutue protection. Mais tu ne peux pasme demander d'être contente de devoir encore mettre ma vie entreparenthèses !

Et je partis dans ma chambre en claquant laporte. Je m'assis dans l'angle le plus éloigné, serrant mes genoux contre mapoitrine.

Autant pour ma résolution d'essayer de mereposer sur les autres un peu. Tous ces événements allaient finir par détruiremon self contrôle. Je n'étais pas capable d'encaisser autant de changements d'uncoup.

Je savais, au fond de moi, que cette mesuredevait être utile. Je savais aussi que Ronan était là pour m'aider à me sortirde tout ce bazar. Et que s'il agissait ainsi, il avait sans doute ses raisons.Je devais essayer de le comprendre... Mais j'étais fatiguée de devoir subir toutcela.

Et si Ronan devait payer pour mon comportementet bien tant pis. Je finirais de toute façon par m'excuser. Ou pas.

Mais je savais qu'il avait des raisons decraindre mes réactions. Il commençait à comprendre comment je fonctionnais, ilpouvait anticiper. Il n'aurait qu'à s'y habituer.

Et là, je ne supportais pas l'idée qu'il soitd'abord allé parler avec mon professeur de cette mesure alors même que jen'étais pas au courant.

D'accord, sa plaque avait sans doute motivé leprof à accepter sa demande. Mais il aurait pu m'informer de cette protectionsupplémentaire avant d'agir ainsi. Il aurait pu me prendre en compte... J'avaisl'impression d'être un objet qu'il fallait placer en sécurité et que je n'avaispas voix au chapitre. Comme si toutes les décisions se prenaient sans meconsulter. Il allait voir un prof avant de me parler de la mesure deprotection, il organisait tout cela dans mon dos. Et il se faisait prier pourm'avouer ses manigances. Il n'avait pas le droit.

Et qu'est-ce que j'allais dis à Del ? Jen'en avais aucune idée. Je me doutais que demain encore plus qu'hier je nepourrais pas lui dire la vérité. Il fallait que je la protège... Je lui enparlerais quand tout serait rentré dans l'ordre. Mais... Et si elle m'en voulaitde lui avoir caché cette information ? J'étais si perdue... J'aurais eubesoin de demander conseil à mon père. C'était ironique, n'est-ce pas ?Que la situation actuelle soit due à la mort de mon père alors que je n'avaisque lui pour affronter les épreuves qui se présentaient à moi. Je me sentais siseule...

Et Hugo ? Comment allais-je justifier uneabsence de plusieurs semaines ? Il allait finir par se douter de quelquechose, lui aussi...

Ironiquement, je pensais que c'était unevraiment bonne raison pour être absente en TD, le doyen ne pourrait rien dire.J'avais un justificatif en béton armé. Mais j'aurais mille fois préféré passertoutes mes journées en cours obligatoire qu'en détention pour excès deprudence... Je supposais que je n'allais plus aller en cours, pas même lelendemain. Mais je n'avais pas envie de poser toutes ces questions maintenant.Je savais que cela entraînerait invariablement une longue discussion. Je n'envoulais pas. Pas ce soir. Je n'avais pas le courage de penser à ma vie perdue. Etj'étais trop en colère contre Ronan. Et terrifiée aussi... Parce que je pensaispouvoir me reposer un peu sur lui. Mais j'avais peur...

Je n'avais jamais haï la profession de monpère autant que ce soir-là. C'était ce p*tain de métier qui me forçait àbousculer toutes mes habitudes. Ce p*tain de métier qui m'avait pris mon père.Mais bordel ! Mon père, mon héros, était mort. Comment pouvais-je encoreavancer sans lui ? Cela aurait été tellement plus simple s'il avait encoreété là. Il aurait su quoi dire. Même s'il aurait fallu que je parte, celan'aurait pas été aussi affreux... Que fallait-il que je fasse ?

Et finalement, la bombe à retardement quej'étais fini par exploser. Je laissais les larmes gagner la partie, pour unefois. Moi qui ne pleurais jamais, j'allais finir par me transformer en vraifontaine. Je n'aimais pas ce côté-là de ma personnalité. Ce côté sans doute unpeu trop fifille pour moi. Après tout, n'étais-je pas un vrai garçonmanqué ? Enfin, d'après mon père, qui se basait alors sur ma façon deboire -comme un vrai mec- et aussi sur ma volonté de toujours chercher leconflit plutôt que d'arrondir les angles. Mon père et ses comparaisonsstupides... Je le connaissais tellement que parfois, quand j'étais toute seule,j'imaginais ce qu'il aurait dit dans une situation où il aurait été présent.Mais désormais, je n'avais plus ces illusions. Elles avaient disparues en mêmetemps que lui. Je ne voulais pas perdre tous mes souvenirs que j'avais de lui.Je ne voulais pas partir. Là-bas, il n'y aurait aucun souvenir de lui, pas dephoto, pas vêtements à lui...

Je pleurais une bonne partie de la nuit. Et jefini par sombrer, toujours assise sur le sol de ma chambre, alors que lespremières lueurs du jour apparaissaient à la fenêtre. Je dormis quelquesheures, d'un sommeil sans rêve avant de me réveiller. La migraine qui m'avaithabité la veille, suite à ma crise de larmes, avait disparue.

Mais je ne me sentais pas mieux pour autant.J'aurais tellement voulu pouvoir revenir en arrière. Combien de fois m'étais-jepassé cette scène dans la tête ? Celle où je me débrouillais pour que monpère ne soit pas sur cette intervention. J'voulais qu'il soit présent, à mescôtés, pour me dire ce que je devais faire. Il aurait su réagir de la manière parfaite.Il avait toujours su débloquer n'importe quelle situation. Continuer sans luic'était tellement plus difficile.

C'était dans l'ordre des choses que nosparents nous quittent. Pourtant, rien ne préparait à ce sentiment de perte quinous envahissait. J'avais la gorge nouée à chaque seconde de chaque journée. Unrien me faisait monter dans les tours. Et il n'en fallait pas beaucoup pluspour me faire perdre mon calme. C'était mon moyen d'auto défense contre ladouleur. Et je savais que je ne tiendrais pas bien plus longtemps à ce rythme.Mais je ne savais pas quoi faire d'autre. Alors je faisais semblant et jecontinuerais jusqu'à ce que ce soit vraiment le cas. Et un jour, je pourraisdire : je vais bien. Et ce jour-là, ce ne serai pas un mensonge.

En attendant, je faisais comme je pouvais.Mais je ne pouvais pas continuer à me réfugier dans les larmes comme je lefaisais si souvent ces derniers temps...

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Tegan, fille de flicLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant