Le Maître de Greenberg

43 8 1

Greenberg aurait voulu fermer sans faire de bruit, mais c'était impossible dans les appartements usés qu'il utilisait. Pourquoi aurait-il promené sa carcasse dans les beaux quartiers, en pleine lumière ? C'était là que marchaient les soldats de l'Inquisition ; pécheur pour pécheur, ils préféraient les riches, qui pouvaient acheter leur salut le prix qui convenait. Les dieux, quels qu'ils soient, avaient toujours eu besoin d'argent. Greenberg rampait donc dans ces arrondissements sordides oubliés de Mammon, où les gens étaient pauvres et où les planchers craquaient.

Il tâcha tout de même de refermer discrètement. La porte s'approcha de son cadre comme un amant timide. Mais le bois, plus vieux et plus tordu encore que Greenberg, avait beaucoup travaillé. Le bonhomme dut appuyer son dos contre le battant longtemps et fort pour que cède son huis. Il prit quelques grandes respirations, puis s'arrêta pour fouiller le silence. La vie grouillait, bien sûr, dans l'immeuble vermoulu, mais il n'entendait pas, dans l'escalier, les pas précipités qu'il redoutait ; encore ce soir, il aurait peut-être la paix. Il s'écroula presque sur la table, pressé de saisir par le cou une bouteille de whisky qui, par quelque miracle, était parvenue à accumuler un peu de poussière ; il y avait bien longtemps qu'il n'était plus venu dans ce vieil appartement. C'était son refuge le plus sûr. Demain, il devrait en trouver un autre.

La caresse du liquide se changea bientôt en une brûlure mordante, et Greenberg déposa sa bouteille pour s'asseoir. Il ne buvait jamais au goulot, ce n'était pas son genre. Mais ce soir-là, il sentait qu'il devait épargner chaque parcelle de son énergie. Si l'Inquisition lui mettait la main dessus, il se rappellerait la prison comme du bon vieux temps. Mentalement, il commença à énumérer les précautions qu'il devrait ajouter à sa liste. Un nouvel appartement ne suffirait pas. Il lui faudrait une fausse identité, d'autres papiers. Il savait qui pourrait lui fournir cela. Ce qui lui manquerait, c'était l'argent.

« L'argent, voilà. »

En entendant sa pensée formulée à voix haute, Greenberg faillit tomber de sa chaise. Il se retourna d'un bloc. Dans un coin se tenait un homme grand et maigre comme un fil. Ses cheveux blonds étaient mal peignés, ébouriffés, sales, et son visage était creusé de profondes crevasses. Impossible de dire son âge. Du reste, le sorcier n'essaya même pas. Il n'avait rien entendu, malgré son oreille fine, parce que son visiteur ne respirait pas, et pouvait rester des heures, voire des jours, totalement immobile.

« Qui êtes-vous ?

— Question ridicule, Greenberg.

— Comment voulez-vous que je vous reconnaisse ? Vous prenez toujours une forme différente. »

Tranquillement, Greenberg reprit sa bouteille. Il avait besoin d'un coup de fouet. C'était dans un moment de panique qu'il avait demandé son identité à son visiteur. Aurait-il pris une seconde pour réfléchir qu'il aurait compris que ses fantômes familiers l'auraient averti de la présence de tout intrus. Seul le Maître pouvait leur commander de rester silencieux. Il détestait cet être si arrogant autant qu'il lui enviait son pouvoir énorme. Il le servait pour devenir comme lui, mais il savait bien que c'était un marché de dupe.

Il était conscient que Prospero pouvait entendre ses pensées aussi bien que s'il les avaient émises à haute voix, mais cela ne le dérangeait qu'à moitié. Ce seigneur s'entourait d'êtres veules, avides, égoïstes, et s'était sans doute habitué à ces mauvais sentiments. Si Greenberg devait trouver quelqu'un à haïr et à trahir, ce serait ces autres serviteurs, ceux qui avaient plus que lui la faveur du Maître. À commencer par...

« J'aime bien tes calculs, mais elle est un rouage irremplaçable de ma machine. Touche-la, et je te promets que tes craintes vis-à-vis de l'Inquisition te paraîtront puériles. Si tu veux améliorer ta position, commence par exécuter le travail que je t'ai demandé.

— C'est en cours.

— Ça ne va pas assez vite. Je t'ai pourtant donné de quoi faire chanter de Larochelle.

— Mais je n'ai pas la statue. Il refuse de la payer tant qu'il ne l'aura pas en sa possession. Je le comprends, je n'agirais pas autrement à sa place.

— Alors, vends-la à qui tu veux. Tu n'as pas idée de ce que mes aménagements me coûtent. »

Difficile à imaginer, en effet. À quelle fin Prospero s'armait-il ainsi ? Qui comptait-il attaquer ? L'Inquisition ?

« L'Inquisition est un problème qui va se régler tout seul. Elle aura peut-être raison de toi, mais elle ne triomphera jamais. Je vois l'avenir, souviens-toi. L'Ordre de saint Pierre n'attend qu'un signe de faiblesse, et les Assassins interviendront bientôt — cela a sans doute déjà commencé. Et si tout cela échoue, il leur restera un dernier ennemi, plus puissant que tout.

— Qui ? demanda Greenberg, plein d'espoir.

— Si je te le disais, tu serais terrifié. »

Greenberg se servit une nouvelle brûlure. Son imagination devait lui faire défaut, car il ne voyait nulle part de force qui pouvait faire de l'ombre à la formidable puissance que l'Inquisition était devenue, et qui continuait de croître. Si les pouvoirs du Maître lui permettaient de goûter d'avance la chute de leur ennemi, il ne l'en enviait que davantage.

« Il me faut de l'argent, mortel. C'est l'unique chose que tu peux obtenir plus facilement que moi.

— Facilement ? J'ai l'Inquisition sur le dos. Si votre "ennemi", comme vous dites, ne se pointe pas bientôt, vous pourrez m'admirer à la vitrine des suppliciés.

— Je peux t'accorder ma protection, mais seulement si tu m'es utile. »

Titillé par cette idée, Greenberg se releva d'un mouvement.

« Je sais, maître ! Jugg ! C'est le plus immense réservoir d'argent du monde. Il achète toutes sortes d'objets mystiques, à gros prix. Des livres aussi. De magie noire. Il fréquente les sorciers de l'Ordre de saint Pierre. Vous avez certainement quelque chose à lui vendre. Il est très facile à trouver : c'est le seul vampire de la cité qui ait un gratte-ciel à son nom. »

Le Maître afficha immédiatement un vif sourire, ce qui était assez rare pour encourager Greenberg. « C'est une bonne idée, n'est-ce pas ?

— J'ai connu ce Jugg, il y a longtemps. Ainsi, tu dis qu'il s'est mis à la magie ? Tu en es sûr ?

— Il fait même la chasse aux ombres.

— Voilà qui va en effet régler quelques problèmes. »

Greenberg respirait à nouveau. Le Maître lui avait rendu la vie. « Alors, pour ma protection ?

— Ne te préoccupe plus de rien. Garde l'œil sur de Larochelle, qu'il sente la pression, et tant mieux s'il paie. »

C'était une voix sans corps qui avait prononcé ces mots. Comme un mauvais souvenir, le Maître était disparu.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !