La Seconde Vue

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Levinston alla se planter devant les cercueils, mais un peu en biais. Afficher une mine de déterré n'était pas très difficile pour lui et cette position, où tout le monde faisait semblant de se recueillir, était idéale pour observer l'assemblée en toute tranquillité.

Raskin avait pris Michel à part. Il se chargerait des arrangements concernant les funérailles et l'héritage.

Un homme à l'air pincé, certainement de l'Inquisition, était passé dire à Michel combien ses parents étaient bons chrétiens — Levinston l'avait entendu à travers la pièce. Un défroqué et une apostate n'auraient, en théorie, pas même eu droit à une niche au columbarium. Selon les comtés, ces gens-là allaient directement à la fausse commune, la décharge publique ou l'océan. Mais voilà, le Déluge n'avait pas quitté des yeux le jeune homme.

Il y avait Cassandra, fille d'Édouard de Larochelle, lui-même fils de Clarimonde Concetti : leurs rivaux les plus acharnés.

Puis, près de lui, les policiers, désolés devant les deux grandes boîtes en bois, sincèrement contrits. Sans doute moins par le chagrin qu'ils éprouvaient qu'à cause de leur impuissance à retrouver les coupables. Ceux-là, il le sentait, avaient travaillé avec le jeune Grandbois, ils le connaissaient. Michel pouvait donc les observer à son aise, où qu'ils soient.

Voilà qui était décevant : à cause des lubies de Nideck et des intérêts à courte vue de Grimaldi, Michel Grandbois émergerait bientôt. Et la métamorphose allait probablement oblitérer son double, le remplacer, effaçant du même coup ses pouvoirs merveilleux. Cette faculté pouvait pourtant lui permettre de s'insérer sans danger dans les bureaux de la police, au creux du clan Concetti, même au sein de l'Inquisition, pour le plus grand profit de l'Ordre de saint Pierre. Les deux autres ne pouvaient l'ignorer — comment osaient-ils prendre une décision aussi insensée ?

Les circonstances horribles du meurtre avaient attiré bon nombre de notables en mal de visibilité. Le maire était venu durant la journée se placer juste là, devant les deux boîtes en chêne — Levinston reconnaissait son odeur. Les journalistes n'étaient pas encore passés : ils attendraient le lendemain, à l'enterrement.

Et maintenant...

Des Brebis et des Bergers, il n'y avait plus rien à tirer.

Contrairement à ce que Grimaldi pouvait croire, juché sur ses ordinateurs, Levinston ne piaffait pas d'impatience devant l'édifice pyramidal de l'Ordre. Il savait que, pour triompher, il était généralement utile d'être sous-estimé. Durant toutes ces années, Levinston avait caché ses principaux atouts mêmes à ses collaborateurs les plus proches — seul Jugg était au courant, et seulement en partie. Ses perceptions extrasensorielles, don courant au sein de la lignée pure de l'Ordre, étaient développées bien au-delà de l'ordinaire. Si les deux boîtes en bois n'avaient pas pour lui de résonance particulière, ce qu'elles contenaient, en revanche, pouvait représenter une mine d'informations. Mais après un moment de concentration, il renonça. Les cercueils étaient vides. Impossible qu'un couple supplicié, abandonnant un fils unique, ne laisse derrière lui aucune empreinte, aucun spectre. Quelqu'un avait fait le ménage. Un sorcier puissant, un nécromancien. L'Ordre en comptait quelques-uns. Il entretenait quelques soupçons au sujet d'Ilona. Et il y avait encore ces autres, ces inconnus dont Nideck refusait de dévoiler la véritable nature.

Il n'y avait qu'à tendre l'oreille pour apprendre un tas de choses. Les deux corps avaient été retrouvés dans la cuisine. Certains, dont la hardiesse dépassait le savoir-vivre, décrivaient quelques détails croustillants sur les emplacements où les policiers avaient trouvé différentes morceaux de cadavre. Jugeant qu'il avait mimé le recueillement suffisamment longtemps, Levinston s'éclipsa dans la cuisine.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !