Il doit pleuvoir à des funérailles

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Des funérailles ne sont réussies que s'il pleut. Alors il pleuvait.

Édouard de Larochelle traînait ses savates sur le gazon trempé du parc, l'âme en deuil. Il ne connaissait pas ces gens qui, à l'intérieur de la résidence des Grandbois, reposaient dans leurs boîtes, et qu'à peine ce garçon qui tremblait près d'eux, le visage figé et les poings serrés dans son impuissance. Mais il partageait sa peine. De derrière son arbre, il ne perdait aucune de ses impressions, des chemins vagues de ses pensées. L'esprit de Michel était un fauve blessé, recroquevillé, léchant ses plaies, mais prêt à mordre au moindre mouvement. Cassandra le sentait elle aussi ; elle souffrait donc pour celui qu'elle aimait déjà sans le savoir. Au bout de cette chaîne, Édouard compatissait. Alors il pleuvait.

Clarimonde l'avait enfanté par surprise, une nuit de beuverie et d'opium. Elle ne venait auprès de lui que lorsqu'il s'intoxiquait ; d'ailleurs, tout ce temps, il avait cru qu'elle n'était qu'une hallucination, une merveilleuse hallucination. Pour l'inviter à revenir, il embrassait l'absinthe ou mêlait à son café la pâte amère du haschich. Il ne cherchait dans l'ivresse que la caresse de cette statue aux gestes gracieux, froide et enveloppante comme le vent de décembre. Quand elle venait le voir, elle se déshabillait sans façon, puis le regardait la regarder. Un soir, il mourut. Sans inquiétude, détaillant avec fascination le déclin de son corps et les râles désespérés de ses organes qui s'éteignaient un à un. L'horloge, sans doute consciente qu'un de ses clients échappait au temps, le bouscula de son doigt métallique. Du coin des limbes où il s'était réfugié, Édouard entendit son timbre d'airain ; en lui, le sang de sa belle exécutait lentement son travail de reconstruction, tendant les fils qui lui permettraient de le manipuler désormais. Au sixième coup de la pendule obstinée, il eut la surprise de pouvoir observer de l'intérieur son propre cadavre, sentir ses membres roides. Puis il remarqua que le son mécanique était différent, plus fort, plus nuancé, et que cette force et ces nuances grandissaient de battement en battement. L'horloge, d'abord inquiète, devenait furieuse, comme une amante trahie. Il avait ouvert les yeux, dégrisé. La lueur de sa seule bougie jetait alors dans la pièce un éclairage violent, qui lui avait permis de percevoir dans les moindres détails les lézardes et le ventre gonflé du plafond, où les araignées traquaient les mouches. Puis il avait eu un sursaut de panique : puisque la drogue avait cessé de faire effet, sans doute sa chère hallucination avait-elle disparu. Un mouvement vif de la main le rassura : elle était toujours à ses côtés. Avide de voir cette beauté à la nouvelle clarté, il s'était tourné vers elle. La déesse près de lui était devenue une momie hideuse, des vers rampant entre ses cheveux sales, et son sourire avenant révélant des gencives noircies où étaient fichées des dents de carnassier.

Deux siècles plus tard, elle ne lui avait pas encore pardonné le cri d'horreur qu'il avait laissé échapper à cet instant. Il lui restait à apprendre que ce n'était pas elle qui avait changé, mais que son regard, par quelque atroce procédé, transformait le spectacle ordinaire des jours en une sorte de Grand Guignol. Il ne distinguait dans la foule qu'une horde de cadavres pourrissants qui erraient sans but. Les animaux lui semblaient des carcasses grotesques et les bâtiments eux-mêmes n'étaient plus que ruines orgueilleuses aux entrailles grouillant de vermine. La beauté qu'il avait élevée au rang d'idéal, il ne la rencontrait plus que dans les figures figées de l'art. La naissance du cinéma lui avait redonné vie : il pouvait enfin voir des gens en mouvement autrement que sous le voile terrible d'une faucheuse qui le boudait injustement.

Au moins, ses yeux déloyaux lui permettaient de distinguer facilement les vampires des mortels. Point de corruption chez les premiers : ils ressemblaient simplement à des corps desséchés. Et plusieurs vampires viendraient à ces funérailles. Cassandra bien sûr, et tout l'Ordre de saint Pierre. Il aurait pu y aller aussi, mais, avec tant de désarroi, de colère et d'hypocrisie concentrés dans une seule pièce, il se serait senti mal, et la pluie serait devenue un orage.

« Qui habite là?

— Ne compte pas sur moi pour te le dire. »

La voix qui lui parlait était si ténue qu'il doutait parfois de sa réalité. Il devait interpréter ce qu'elle disait, à tel point qu'il avait souvent l'impression de dialoguer avec lui-même.

« C'est Michel Grandbois? »

Édouard se tourna vers la forme diaphane qui se tenait derrière lui. Son bras gauche, qu'il distinguait à peine, traversait le tronc de l'arbre.

« Il t'a demandé des renseignements sur Michel Grandbois?

— Tout ce que je peux lui rapporter. »

Ainsi, Greenberg était mêlé à cette histoire. Rien d'étonnant.

« Tu savais que ses parents ont été tués?

— Je t'ai entendu en parler. Que leur est-il arrivé?

— Tu ne le sais vraiment pas?

— Il ne me raconte jamais quoi que ce soit. »

Depuis sa rencontre avec Greenberg, à la galerie, l'ombre ne l'avait jamais quitté. Elle le suivait partout, parfois de si près qu'il sentait la température baisser dans la pièce où il se trouvait. Quand il approchait d'autres vampires, elle se dissimulait dans les murs.

Édouard n'en avait soufflé mot à personne. Par son intermédiaire, elle pouvait espionner tous les Bergers, jusqu'au conseil de Rodrigue. Mais Greenberg connaissait ses activités sous Sébastien Moore. Que pouvait-il savoir d'autre? Assez pour le condamner. Édouard ne tenait pas tellement à cette non-vie, mais le prestige de Clarimonde en aurait pris un coup.

Greenberg tentait de lui soutirer de l'argent, mais ce désir pouvait en cacher un autre. Cet intérêt pour Michel Grandbois était suspect.

« Qu'est-ce qu'il t'a promis, pour me surveiller?

— J'ai des enfants qui sont encore en vie. Il leur envoie de l'argent.

— Je pourrais les couvrir de fric. Combien voudrais-tu que je leur donne? Un million de couronnes?

— Ce serait gentil, mais je ne peux pas revenir sur un pacte. On dirait que les fantômes sont comme ça. »

Mais pas les Bergers, loin s'en fallait.

« Combien de temps durera ce pacte?

— Jusqu'à ta mort, je crois. »

Édouard émit un rire sec.

« Je ne connaissais pas ses parents, mais je suis triste quand même, dit l'ombre.

— C'est la même chose pour moi. »

Il n'était pas venu pour surveiller sa fille, par dépit, par jalousie, ni pour se désoler de la voir, près du jeune Grandbois, renouer avec la douleur de la séparation, l'horreur du vide et les autres sentiments humains. La pluie était là pour le décor, l'ambiance ; elle n'était pas la conséquence de sa propre tristesse, au spectacle de sa petite poétesse qui se fanait au contact d'un destin tragique. Il était peintre jusqu'à la pointe de ses cheveux et, grâce à la pluie et à la mort, il peignait maintenant sur le ciel. Par la froide ondée qu'il avait invitée aux funérailles, les couleurs éclatantes de l'automne gagneraient, dès l'aube, en richesse et en profondeur ; ce spectacle magnifique de la nature déclinante, ses yeux pourraient lui autoriser — le soleil n'en ferait pas autant, hélas. Cela aussi l'attristait. Alors il pleuvait...

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !