Mauvaise Nouvelle

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C'était le même bureau, les mêmes agents, le même mauvais café ; seuls les papiers avaient changé. Et l'endroit où on l'avait installé. Les policiers avaient des têtes d'enterrement, des masques de tragédie, aux expressions figées quelque part entre la menace et l'apitoiement.

« Nous vous cherchons depuis jeudi, commença Kafka. Vous n'avez plus d'adresse officielle et, curieusement, le Revenu ne savait rien de votre nouveau travail. J'avoue que j'ai même cru le pire en ce qui vous concerne ; après tout, les gens disparaissent tout le temps, dans cette cité. Et puis quelqu'un est venu ici, le bras en écharpe, et il a voulu porter plainte contre vous. Il connaissait votre nom, vous étiez tous les deux des habitués du Vade Retro, semble-t-il. C'est comme ça que nous vous avons retrouvé.

— Kafka, qu'est-ce qui se passe ? »

Depuis qu'il avait compris que la police n'était pas venue lui demander son aide, Michel se sentait de plus en plus nerveux de minute en minute. Un des policiers se pencha vers lui — le plus menaçant, le plus rébarbatif.

« Où étiez-vous mercredi dernier, entre vingt heures et minuit ?

— Bill, je t'en prie... »

Que pouvait-il dire ? Qu'il se trouvait en compagnie d'une dizaine de vampires ?

« Je ne sais plus. Que se passe-t-il ? »

Le silence s'étala, pesant. À mesure que s'égrainaient les secondes, Grandbois comprenait qu'ils ne lui diraient pas facilement de quoi on le soupçonnait. C'était un jeu : à leurs yeux, il était déjà coupable, et ils voulaient qu'il se trahisse. Il ne se préoccupait pas de son sort, ou très peu. Il n'avait qu'à se taire, et tout irait bien. À l'extérieur cependant, quelque part dans son monde, quelque chose de terrible s'était produit. Une tragédie. Et, à chaque mesure de ce silence bourdonnant, il devenait un peu plus certain de savoir laquelle, et cette certitude lui donnait le vertige. Insensibles, les policiers continuaient de le fixer, pendant que ses doutes se précisaient. « Qu'est-il arrivé ? » Ils ne lui diraient pas. Mais il y avait un moyen de le découvrir.

À peine avait-il fermé les yeux que Kafka le gifla. « Restez ici Michel ! »

Il rentra son regard, éberlué. Les yeux de l'inspecteur retenaient avec peine deux énormes larmes.

« Mes parents ? »

Michel crut entendre les larmes heurter le plancher.

« On ne sait encore rien, dit Kafka après une profonde respiration. Ils ont reçu la visite de l'Inquisition. Nous avons cherché de leur côté, mais rien ne les oblige à collaborer ; ils ne collaborent jamais. Mais je ne crois pas que ce soit eux. »

Ils lui dirent encore quelques mots, mais il n'entendait plus rien. Il avait perdu la capacité d'en subir davantage. Aux prises avec les mêmes pensées obstinées, son cerveau devait mobiliser toutes ses ressources. Qui ? Quoi faire ? Qu'adviendrait-il de lui maintenant ? Devrait-il, en plein deuil, fuir ou se battre encore ? La pièce, les gens et leurs paroles, tout lui parvenait à travers un voile. Au bout d'un moment, quelqu'un le secoua avec force. Il réussit à se concentrer suffisamment pour reconnaître un visage. Grimaldi. Combien de temps Grandbois était-il resté imperméable au monde ? Aux côtés de lui, il y avait un homme, le regard vif, arborant un triste sourire de circonstance.

« Sommes-nous tranquilles ?

— Il n'y a aucun micro, confirma Grimaldi.

— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda Michel.

— Nous sommes venus te sortir de là. Je te présente Louis Raskin. C'est l'un de nos avocats. »

Raskin tendit sa main, la paume vers le bas. La bague à la croix renversée répondait de manière éloquente à toutes les questions. Il était de la famille, on pouvait compter sur lui.

« Cassandra m'a prévenu de ce qui t'est arrivé. Maître Raskin va tout arranger. Nous allons aussi nous charger des formalités et de l'enterrement. Ne te préoccupe de rien, repose-toi. »

Ainsi, Cassandra avait parlé à Grimaldi. Il savait donc qu'il travaillait pour elle, et ne lui avait adressé aucune remarque sur le sujet, malgré sa méfiance envers le clan Concetti. Michel lui en fut reconnaissant.

« Vous n'avez rien dit à la police, commenta l'avocat. C'est bien. Nous allons rédiger une déposition que vous n'aurez qu'à signer. Il n'y a aucun indice, aucun témoin qui puisse vous incriminer. Il n'y aura donc pas d'accusation contre vous. Nous pourrons sans doute éviter la garde à vue ; l'inspecteur Kafka semble vous apprécier.

— Qui a fait ça ? »

La question de son sort réglée, Grandbois revenait à l'essentiel. Son regard était devenu dur : une partie de sa détresse s'était muée en une sourde colère. Grimaldi hésita un moment.

« Je crois que ce sont les autres, Michel, dit Grimaldi.

— Les autres ?

— Ceux du monastère. »

Voilà qui ne l'aidait pas beaucoup. La colère de Grandbois, dépourvue d'un objet sur lequel se déverser, devint d'un coup plus froide. En lui s'éveillait un appétit de vengeance, que la frustration venait encore aiguillonner. Les tueurs de ses parents, c'étaient ceux du monastère, mais c'était aussi ceux de Saint-Sébastien. Malgré leurs pertes, malgré l'effroyable rétribution de l'Ordre, ils persévéraient, et s'attaquaient à ses proches lorsqu'ils ne pouvaient l'atteindre. Qui serait le prochain ? Hélène ? Maria ?

« Nous allons chercher, Michel, et nous les trouverons. »

Nideck avait-il informé Grimaldi de cette nuit à Saint-Sébastien, et des hommes qu'il avait torturés à l'aide de ses machines ? Ils avaient certainement parlé, cette nuit-là. Nideck devait en savoir plus long.

« Je vais devoir partir, ce sera bientôt l'aube. Maître Raskin restera avec toi le temps nécessaire. Tu viendras te reposer chez moi. Pour un temps, je ne veux pas que tu restes sans surveillance.

— Nideck a été prévenu ? »

Grimaldi serra les dents. Pour une raison ou une autre, il lui répugnait de prévenir Nideck. « Je vais faire le nécessaire. Repose-toi, maintenant. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !