Prologue

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Le Passé

Le Père Adelphe


Un vieux prêtre lazariste de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul. D'origine suisse, il a à peine trente ans en 1984, lorsqu'il hérite de sa première paroisse au bord du lac Kivu. Un des grands lacs d'Afrique, sans doute l'un des plus beaux du monde, entouré de parcs nationaux et de forêts. Avec une telle végétation luxuriante, le jeune missionnaire aux yeux clairs n'est pas dépaysé, on dirait la Suisse. Enfin, presque.

Aujourd'hui, il y a tant à faire...

Dans la fraîcheur de l'église, le souffle d'un bruit onirique et dissonant efface le sourire tranquille qu'Adelphe a toujours dans la prière. Décidément, le malheur n'attend jamais qu'il soit réveillé. Péniblement agenouillé devant l'autel, celui qui parle du Christ comme son logeur se relève avec difficulté. Ses membres ankylosés le dirigent non sans mal vers les portes d'où proviennent les voix. Après l'obscurité, la lumière aveuglante du jour l'oblige à protéger ses yeux.

- Malikia ! Qu'est-ce que tu fais avec ce bâton ?

- Je bats mon mari.

Derrière elle, une fillette, terrorisée, s'agrippe à ses jupes.

- C'est du propre ! Et sous les yeux de ta fille en plus !

L'homme battu se redresse dans sa dignité en voyant le prêtre :

- C'est la faute de celle-là, dit-il en désignant l'enfant. Elle est allée traîner près des pick-up de la milice. Résultat, ces animaux l'ont flanquée au sol et maintenant, le centre dit qu'il va y avoir une autre bouche à nourrir.

Encore une ! Chaque fois qu'une jeune fille entre dans son église, au lieu de se réjouir, Adelphe prie pour qu'elle soit la dernière.

- Tous les jours, je charge des sacs sur des barges qui menacent de chavirer, se justifie l'homme. Un jour, ma tombe sera le lac. Je veux bien me tuer pour les miens, mais pas question d'élever cette souillure.

La femme n'est pas en reste :

- Lucien a emballé ses affaires, grogne Malikia à son tour. Il menace de partir si celle-là reste. Comment je fais avec les sept autres s'il s'en va ?

Chacun son argument. Le prêtre le sait, ce combat est perdu d'avance.

- Celle-là n'a pas de nom ? soupire-t-il.

- Elle s'appelle Alice, répond la mère.

Bien sûr toute charité a ses points faibles mais qu'est-il censé faire ?

L'abandonner à son tour ? Attendre les bras croisés ?

Le renoncement est insupportable. Le combat invisible.

Quelques minutes plus tard, dans le bureau du prêtre :

- Quel âge as-tu, Alice ?

L'enfant se mure dans son silence. Comme les autres. Son regard ne dit rien. Ou alors, il en dit trop. Adelphe soupire.

Comment peut-on parler d'amour aux enfants si leur premier acte d'amour les stigmatise ou si leurs parents les abandonnent ? Rares sont les jeunes filles qui reçoivent le soutien de leurs proches. Rares sont celles qui passent à travers le dépistage. Rares aussi celles qui acceptent le résultat que le prêtre va leur donner.

Son regard tombe sur l'écran de son vieux PC. Il relit le dernier mail qu'il vient de recevoir, sourit, et décide de s'engouffrer dans la brèche.

Le lazariste ouvre sa galerie photos, sélectionne la vieille couverture du Time Magazine qu'il conserve précieusement, et fait glisser le portable vers la fillette.

Allez, parle ! Parle, Alice ! Tu n'es pas morte.

- Regarde cet homme, Alice. Il n'y a pas un jour où je ne pense à lui.

L'enfant n'a toujours pas bougé et, comme à chaque fois qu'il y repense, la gorge du vieux missionnaire se noue sous le coup de l'émotion :

- En 1997, je suis allé le chercher à l'aéroport de Kinshasa. Il arrivait seul en plein cœur des hostilités dans un avion cargo énorme. Un Ruslan Antonov 124 chargé de 170 tonnes d'armes, de vivres et de médicaments.

Cette fois, la fillette tire sur sa jupe en s'approchant et considère un moment le portrait d'un homme jeune et séduisant assis derrière son bureau. Derrière lui, le Brooklyn Bridge. L'un des plus anciens ponts suspendus de Manhattan, immédiatement reconnaissable avec ses deux piliers et ses câbles.

Alice relève la tête, frappe à deux reprises le dos de sa main dans sa paume pour ouvrir la conversation, et commence à gesticuler avec les doigts. Elles en sont même arrivées à apprendre le langage des signes entre elles. Pour le prêtre la traduction est facile : « Lui ? Il a tout. »

- Tu te trompes, Alice. C'était un enfant. Il était orphelin alors qu'il avait des parents. Comme toi. Il a passé trois mois dans un camp à construire des baraquements. Sans eau ni électricité. Sans manger à sa faim. Crois-moi, il n'a rien oublié.

Adelphe suit le mouvement des doigts : « C'est qui ? ».

- Aujourd'hui, Matt Garrett est le capitaine d'industrie de trente ans le plus respecté des Etats-Unis. La fondation que je dirige lui appartient.

La fillette regarde autour d'elle, perplexe, pour évaluer la situation, puis, hausse les épaules traduisant son incompréhension.

- Je sais ce que tu te dis, Alice. Pourquoi un enfant américain viendrait-il se faire tuer dans notre guerre ? Tu as raison, ça n'a pas de sens. Mais si lui s'est reconstruit, pourquoi pas toi ?

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Petite précision. Le prologue ne reflète en rien le reste de l'histoire, ni le décor qui suivra puisque tout le reste ne se passera pas au même endroit, ni en même temps. Autant que vous le sachiez, cette fiction n'est pas une histoire d'amour à l'eau de rose. C'est une histoire d'Amour réaliste qui vous amènera à penser que les personnages existent. Réellement. Attendez donc un peu pour vous faire une idée de la suite.

Alors pourquoi il est là ? Il a le mérite de poser l'intrigue en posant deux questions : Qui est cet homme ? Que lui est-il arrivé ? Sans trop dévoiler le passé de cet enfant bien sûr.

C'est ce que je vais vous raconter si vous tournez les pages.

Merci de me faire confiance.

Jana.






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