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Pendant longtemps, Michel n'avait pu que rêver à la pièce où il se trouvait et dont, du bar, on ne distinguait que les fenêtres larges par lesquelles la patronne observait la foule. Chez lui et ses amis, cette pièce était mythique, l'endroit où se réunissait le fin du fin. Des fauteuils de cuir luxueux et de vastes sofas en occupaient la circonférence. Il n'avait aucun mal à imaginer les Bergers s'y rassembler, se levant de temps à autre pour regarder le buffet humain.

« À boire ? »

Grandbois refusa d'un geste distrait.

« Vous les connaissiez ?

— Ce sont des anarchistes, répondit de Larochelle. Ils n'appartiennent pas à la Hiérarchie et ne respectent pas ses lois.

— C'est la première fois que j'en vois, commenta Cassandra.

— Ce sont des nomades. Ils sont pour l'équité et le partage, alors ils distribuent leur nuisance un peu partout. Ils se tiennent loin de la cité, d'habitude. Rodrigue les intimide. »

Édouard regarda Michel. Il répugnait à lire ses pensées, mais le jeune homme n'en avait qu'une, obsédante, qui criait si fort qu'il ne pouvait que l'entendre.

« Ne vous en faites pas. Si leur nature a été exposée, ils en sont seuls responsables. Et ils paieront pour cela.

— Il faut prévenir Jérôme, dit Cassandra.

— Je vais m'en charger. Je reste encore un peu, au cas où ils reviendraient, puis j'irai directement au Sanctuaire. »

Il ne voulait pas les inquiéter, mais il était parvenu sans mal à lire les motivations des intrus. Les voyous avaient été informés de la nature immortelle de Cassandra. Ils étaient venus parce qu'ils convoitaient son ichor. Cassandra était jeune et, à trois, ils n'auraient eu aucun mal à se saisir d'elle. Il irait donner l'alarme au Sanctuaire, bien sûr — c'était son devoir. Mais il n'attendrait pas l'ordre de Rodrigue pour se lancer à leur poursuite. Il entendait bien les retrouver là où il n'y aurait aucun témoin et faire le nécessaire. Il ignorait seulement s'il les détruirait tous, ou s'il en laisserait un en réchapper, que chacun sache ce qui arrive à ceux qui convoitaient sa progéniture.

Puis d'autres pensées, étrangères, vinrent le distraire.

De Larochelle regarda la porte un moment avant qu'on cogne. Ses poings se crispèrent. Grandbois qui fixait toujours le vide.

« C'est pour vous, Monsieur Grandbois », dit de La Rochelle.

On cogna encore. Michel releva le nez. Avant de se lever, il voulait comprendre, savoir ce qui se trouvait derrière cette porte. De Larochelle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule. « Soyez fort. »

Puis une voix commanda d'ouvrir. Une voix de femme. Michel était certain de la connaître, sans se souvenir d'où. Un coup d'œil, un moment de concentration, et il vit. Kafka. La police.

Il se leva, un peu étourdi, et alla ouvrir. Kafka devait avoir besoin de lui. Il ignorait comment elle l'avait trouvé, mais peu importait. Un peu de travail lui changerait sans doute les idées. Sa main meurtrie lui fit mal en tournant la poignée. Quand le visage de Kafka apparût, il fut étonné par son expression de douleur.

« Monsieur Grandbois, je... »

Elle s'arrêta un moment.

« Je vous cherche depuis deux jours. »

Elle le regardait fixement, en silence. Elle voulait que Grandbois lui dise qu'il savait pourquoi, qu'il était inutile qu'elle lui annonce la terrible nouvelle, mais il restait là, perplexe.

« Venez », finit-elle simplement par dire.

La porte aussitôt refermée, Cassandra interrogea son père du regard.

« Il vit un cauchemar, répondit Édouard à cette question silencieuse.

— Que se passe-t-il ? »

De Larochelle haussa les épaules.

« Ne t'approche pas trop de lui, Cassandra. Tu risques de te blesser. »

Elle le savait, bien sûr. Elle avait une fenêtre ouverte sur l'avenir, don rare. Une femme peut-elle encore rêver de changer un homme, en voyant de loin le résultat ?

« Il appartient à l'Ordre de saint Pierre. Jamais il ne sera à toi. Il est devenu un rouage dans leur grande machine, et il ne fera plus que tourner et subir, jusqu'à s'user et disparaître. Je sais que tu es fascinée par l'Ordre, son mystère et son pouvoir. Mais ils sont dangereux, et lui, il est à eux.

— Que lui voulait la police ? »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !