Le Portier du Vade Retro

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Grandbois avait beau être un habitué des lieux, il se sentait nerveux en entrant au Vade Retro. Il devait être vingt-et-une heures, et le bar était presque vide. Des employés jouaient une partie de billard. Cassandra y serait-elle? Le soleil s'était couché depuis une heure, environ, mais quelle était la routine de la vampire, au saut du lit? Il resta un moment immobile à les regarder, ne sachant trop à qui s'adresser. Mais, très vite, Cassandra vint à sa rencontre, comme si elle l'avait attendu. Elle paraissait heureuse de le voir.

« Tu viens fêter ou travailler?

— Il n'y aura pas d'entrevue, ou quelque chose du genre?

— Pour quoi faire? Je t'ai déjà entrevu. Alors, tu plonges tout de suite? »

Michel hocha la tête.

Elle lui offrit un verre de chartreuse et ils discutèrent un peu. Elle le présenta à toute l'équipe ; Michel les connaissait déjà presque tous. Les autres portiers lui expliquèrent les ficelles de son nouveau travail. On lui donna un émetteur portatif et on lui dit de ne pas s'en faire, que tout irait très bien.

On l'invita à jouer au billard et, malgré sa nervosité croissante, Michel gagna souvent. Les gens commencèrent à affluer un peu plus tard ; d'abord les habitués irréductibles, puis des groupes de fêtards qui s'abimaient comme des vagues sur la file d'attente. Hélène avait rameuté tout ce qu'ils avaient d'amis pour célébrer son nouvel emploi. Quand il termina sa dernière partie, elle était là, fière comme s'il lui avait appartenu. Michel les accompagna au bar et leur offrit ses consommations de courtoisie. À cause de la musique, il n'entendit pas les noms de cocktails qu'ils commandèrent ; il n'avait jamais su comment s'appelait cette boisson d'un rouge brillant qu'ils affectionnaient, parce qu'elle leur rappelait le sang. Il tenait à l'œil la salle encore tranquille. Tout à l'heure, l'endroit serait bondé. Que lui réservait sa première soirée de travail ? Il avait connu un temps où les débordements étaient rares au Vade Retro, mais, à mesure que les autres établissements étaient fermés par l'Inquisition, la clientèle devenait de moins en moins recommandable. Sa honte et sa colère étaient toutes les deux descendues dans ses poings. Pour la première fois de sa vie, il n'aurait pas été contre une petite bagarre.

« Alors, veux-tu savoir ce que nous avons trouvé, Guenièvre et moi? lui cria Hélène par-dessus la musique.

— Bien entendu. »

— Un membre de l'opération Sol Invictus. Il habite en banlieue, juste à côté. »

Grandbois la félicita d'un signe de tête, mais, en son for intérieur, il ne pouvait approuver. Elle venait d'échapper à la mort, pourquoi tenait-elle à mettre son nez entre les services secrets et les morts-vivants?

La soirée resta tranquille jusqu'aux environs de minuit. Il alla assister un collègue à la porte qui empêchait d'entrer un ancien client maintenant sur la liste noire. Sa stature imposante le servait bien, il n'y eut pas même empoignade. Mais pour certaines personnes, le nouveau ressemblait à un défi. Un costaud en mal d'action vint le provoquer, le poussant contre le bar et lui adressant une injure aussitôt ensevelie par le bruit. Grandbois le saisit au collet, encaissa un coup sans grand mal, lui tordit un bras et le fit sortir manu militari. Il le tenait presque au-dessus de terre, imposant au membre blessé un poids considérable. Il ne se rendit compte qu'à ce moment-là que l'ichor de Grimaldi lui conférait encore une force surnaturelle. Les autres portiers riaient, et les clients curieux avaient des expressions de joie, de douleur ou d'indifférence travaillée. Pour Grandbois, c'était son premier, il importait d'en faire un exemple. Puis il le poussa dehors, se désintéressant de son sort. Il avait pris soin d'ajouter un peu de pression sur les articulations déjà malmenées ; il n'aurait pas avant longtemps la possibilité de venir chercher un match revanche. Ce ne fut qu'une fois rentré qu'il se demanda si le pauvre type n'avait pas, en partie, payé pour quelqu'un d'autre.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !