3 - Océane

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Océane

            Le soleil commence sa descente à l'horizon, mais ne devrait pas se coucher avant deux ou trois heures.

            Ça va faire quelques dizaines de minutes que j'ai quitté la demeure de Sineus. Nous avons discuté pendant un couple d'heures, mais Davis est resté distant tout du long, se contentant de me jeter des coups d'œil par moment.

            À mon départ, j'ai ressenti le besoin de m'aérer. J'ai décliné l'invitation de Sineus de me raccompagner pour aller faire une balade dans la nature lasmonienne.

            L'air et l'action suffisent presque à me détendre, mais pourtant, mon cerveau tourne à plein régime. J'ai reçu tellement de nouvelles informations aujourd'hui que je ne suis pas encore sûre d'avoir tout assimilé.

            Je frissonne en repensant à la réunion que nous avons tenue à propos d'Étradis. Yanael, Jihanne et Sineus ne sont pas entrés dans les détails, et ce n'est pas fait pour me rassurer. Des lasmoniens sans aucune limite... rien que d'y penser, ça me fiche les jetons. Que sont-ils capables de faire ? Jusqu'où peuvent-ils aller ?

            Ils ont déjà envahi trois cités. Face à leur violence, elles sont restées démunies. Si nous n'intervenons pas, Lasmonia tombera facilement sous la coupe d'Étradis. Je n'ose imaginer ce qu'il se passera alors, mais une chose est sûre, plus personne ne sera plus en sécurité nulle part. Il y a forcément une solution pour empêcher ça.

            Davis, que ça me blesse ou non, est dans une famille prévenante et affectueuse. Je ne veux pas que ça change. Malgré mon désir de le ramener sur Terre, je sais que ce ne sera pas une vie pour lui, pas tant que la quête ne sera pas terminée.

            Je pousse un long soupir. De retour sur Terre, je n'aurai pas que la quête à régler. Il va aussi falloir que j'aie une grande discussion avec Devon.

            Les mots de Sineus me reviennent en mémoire. « Arkem ». Est-il possible que Dev et moi soyons ce genre d'âme sœur ? Notre parcours n'a jamais été serein, et pourtant, nous finissons toujours par nous retrouver.

            Je réfléchis à la question que mon ami m'a posé. Me suis-je déjà senti mentalement éloignée de Dev ? Je songe à ces dix années où nous avons vécu séparés. Ça avait été si difficile les premiers mois. Il me manquait terriblement. Oh, j'étais furieuse contre lui, mais j'espérais toujours qu'il me retrouve et me sorte de la rue.

            Puis, j'avais rencontré Fred et Dimitri. Les trépidations de ma nouvelle vie m'avaient fait reléguer Devon dans un coin de mon esprit ; un coin que je me refusais à regarder. Mais ce n'est pas pour autant qu'il n'était pas là.

            Tournée vers moi-même, je me tends vers cette impression de l'avoir près de moi. Sa présence m'envahit et m'entoure comme un courant d'air chaud et rassurant. Je ferme les yeux et souris. Si je me concentre suffisamment, je pourrais peut-être le toucher. Quelque chose me bloque, toujours au même moment.

            Je laisse ma concentration s'envoler et ouvre les paupières. Je me fais probablement des illusions. Et pourtant, ce lien est là, je ne peux pas le nier. Mais je suis peut-être la seule à le ressentir.

            Et pourtant, Devon a su inexplicablement comprendre le lasmonien. Est-ce qu'il est allé piocher ces connaissances dans mon esprit sans s'en rendre compte ?

            Je pousse un gémissement agacé. Je m'y perds dans toutes ces théories !

            Après une bonne balade, je suis de retour près du palais de mon père. J'ai l'intention de rentrer directement, mais j'aperçois soudain Jihanne, assise sur un banc face au lac. J'hésite un instant avant de m'approcher et de m'asseoir à ses côtés.

            — Bonsoir.

            Elle lève son regard pensif vers moi et m'adresse un sourire.

            — Bonsoir Océane. Tu as passé un bon après-midi ?

            Je grimace légèrement.

            — Mi-figue, mi-raisin, je dirais.

            Ses traits se teintent de confusion.

            — Je ne connais pas cette expression.

            Évidemment, je suis stupide. Pourquoi est-ce que je lui parle en français ? Je bascule en mode lasmonien.

            — Excuse-moi. Ça veut dire que mon après-midi n'était ni bon, ni mauvais. Il était... compliqué.

            Un silence maladroit suit ma déclaration. Jihanne le rompt au bout de quelques instants.

            — Tu as vu Davis ?

            Un long soupir s'échappe de mes lèvres.

            — Oui, j'ai vu Davis.

            Elle acquiesce pensivement et continue.

            — Il est heureux avec nous. On s'occupe bien de lui. Tout le monde l'adore ! Il est si intelligent !

            Je hausse un sourcil dans sa direction.

            — En quoi est-ce surprenant ?

            Elle s'agace.

            — Océane ! Ce n'est pas ce que je veux dire, et tu le sais.

            J'approuve à contrecœur. Mon Davis est une perle : plein de vie, perspicace et éveillé. Il n'en reste pas moins un enfant. Il a besoin de stabilité... et de temps pour me faire confiance. Je sais très bien qu'il est heureux, mais ça fait mal en tant que mère de ne pas contribuer à ce bonheur.

            Je lève soudain le regard vers la femme à mes côtés.

            — Est-ce que je t'ai jamais manqué, quand tu m'as laissé sur Terre ?

            Elle ouvre de grands yeux. Elle ne devait pas s'attendre à cette question, ou alors elle espérait que je la lui pose depuis longtemps.

            — Évidemment que tu m'as manqué. Tu es ma fille, Océane ; mais pour toi, je ne suis pas ta mère, ajoute-t-elle d'une voix douce mais triste.

            Je détourne le visage. Le regret que j'ai entendu dans son ton me blesse. J'aimerais pouvoir lui assurer le contraire, mais elle a raison. Ma mère est et restera toujours Élisa.

            — Pourquoi as-tu laissé Yanael faire ?

            Un rire triste s'échappe de ses lèvres.

            — Parce que tu crois que je n'ai pas essayé de lui faire entendre raison ? Il était obstiné. Rien ne l'aurait fait changer d'avis. Mais il t'aime, et il savait que tu serais en sécurité avec Élisa, même si tout n'a pas tourné comme il l'avait prévu.

            Je reste silencieuse. J'ai toujours du mal à avaler cette partie de mon histoire. Jihanne soupire.

            — Je sais que tu nous en veux ; et j'ai peur qu'il n'y a rien que nous puissions faire pour réparer cette décision.

            Elle marque une pause avant de continuer.

            — Mais les choses sont différentes entre toi et Davis. Tu ne l'as pas laissé pour les mêmes raisons. Il comprendra.

            Elle se lève alors et plonge un regard ému dans le mien. Elle me caresse la joue en déclarant.

            — Je suis fière de toi, Océane, ne l'oublie pas.

            Elle sourit puis s'éloigne, me laissant interloquée. Ce voyage sur Lasmonia est décidemment plein d'imprévus.

Yanael 2.5 - EtradisLisez cette histoire GRATUITEMENT !