Prologue

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Année 2072 après JC

La Terre était censée être le berceau de tous mes espoirs ; elle en serait finalement le cercueil.

Je me fais l'effet d'être le roi des idiots, pour reprendre une expression terrienne. Les miens m'avaient pourtant prévenu, taxant mon voyage et mon expérience d'inutiles, de parvenues et d'autres termes que je me suis fait une hâte d'oublier. Certains ont même parlé de suicide scientifique. Ils n'avaient pas tort, malheureusement.

Traverser des milliers d'années-lumière pour en arriver à ce désastre est la chose la plus déprimante de l'univers. Je peux au moins me rassurer en me disant que j'ai évité la mort de mon équipe. Ils ont tous hâte de rentrer sur notre planète mère et m'attendent avec impatience à bord de notre vaisseau en orbite.

Mais je n'en ai pas encore fini avec les Terriens.

Je vérifie à nouveau l'ouverture de ma cachette aux trésors. Le verrou que j'ai conçu ne fera entrer que l'être le plus averti et le plus évolué. Hors de question que je laisse l'étendue de mes connaissances à quelqu'un qui n'est pas prêt à les recevoir. J'ai compris la leçon.

L'amertume s'empare à nouveau de mon cœur alors que je redescends les marches de pierre, ignorant la multitude des technologies que je laisse. Dieu m'est témoin que j'ai tenté de leur enseigner mon savoir. Moi et mon équipe étions venus dans un unique but de partage. Nous pensions les Terriens assez évolués pour recevoir. Nous nous trompions. Peut-être que tout est de ma faute, finalement. Je me suis trop obstiné.

J'ai voulu croire en la bonté des Terriens, croire en leur volonté de découvrir et de s'améliorer. Je dois admettre que nous avons été très bien reçus à notre arrivée, un an plus tôt. J'ai aimé discuter avec les laborantins, partager mon avis sur nos dons, notre technologie et notre vision des choses. Les coutumes quotidiennes terriennes sont si différentes de celles de ma planète d'origine.

Puis, j'ai commencé à déchanter. Les Terriens qui nous avaient accueillis dissimulaient notre existence aux yeux de leurs contemporains. Nous étions retenus dans un vaste complexe scientifico-politique. D'après ce que j'ai compris, les trois grandes confédérations territoriales de la planète se disputaient notre savoir. L'idée d'être au centre d'un enjeu politique ne nous enchantait guère.

Nous avons eu de nombreuses discussions houleuses dans l'équipe et avec les membres des gouvernements terriens. Heureusement, nous sommes parvenus à un accord. Notre savoir serait partagé entre tous les peuples de la Terre. Cette décision nous avait réjouis et enthousiasmés et c'est avec un regain d'énergie que nous avions repris notre travail. Quand j'y repense, nous nous sommes fait berner comme des enfants de deux ans.

Les semaines et les mois étaient passés. Nous commencions à bien nous habituer à notre nouvelle vie, à tisser des liens avec nos hôtes. La vie était plutôt belle à l'époque. Certains de nos disciples faisaient des progrès prodigieux.

Jusqu'à l'ultime déception. Le point de non-retour. Les terriens s'étaient servis d'un de nos dons pour construire une arme. Une arme ! Tout ce pour quoi nous luttons, tout ce que nous souhaitons voir disparaître. La violence est la bête noire de notre civilisation. Chez nous, elle n'a pas cours. Nous célébrons la vie de toute notre âme. Je pensais les Terriens prêts à suivre cette voie. Je me trompais. Je dois réparer mes erreurs, étouffer le mal à la racine, tant qu'il en est encore temps.

J'ai tout repris, du moins, tout ce que les hommes n'avaient pas eu le temps d'étudier ou d'assimiler. J'ai tout dissimulé ici, sur Terre. C'est là que tous mes dons attendront que quelqu'un soit assez mûr pour les comprendre et les respecter. Le parcours semé d'embûches qu'il devrait accomplir pour y accéder devrait forger son esprit. Alors le digne successeur de Yanael sera désigné, et la Terre préparée à recevoir.

Les Terriens se souviendraient longtemps du nom de Yanael.

Terre - 7 ans plus tard

L'obscurité est revenue, seulement troublée par le rai de lumière qui filtre sous la lourde porte en bois. Elle les empêche de sortir. Devon se pelotonne contre son grand frère. Will a juste dix ans, mais c'est toujours deux ans de plus que lui. Et lui, il rassure comme il peut sa petite sœur, Océane. Elle n'a que sept ans et niche ses yeux humides dans son giron. Ses larmes coulent silencieusement depuis qu'ils sont enfermés ici ; elle n'a pas dit un mot.

Devon est terrifié. La peur a tissé sa toile autour de lui comme une araignée. Il ne peut plus s'échapper. Il réprime l'envie de se frotter les yeux. Il a compris depuis longtemps que ce n'est pas un cauchemar. Il ne comprend pas, la vie n'est pas censée être aussi horrible. La vie, c'est la douceur des câlins de maman, c'est les histoires que papa lui raconte avant de dormir, c'est les blagues qu'il fait à Océane, c'est les jeux qu'il invente avec William, c'est les vacances sur une plage à l'autre bout du monde. Mais ce n'est pas les méchants avec des mitraillettes qui arrivent sur la plage, ce n'est pas le bandeau qu'on leur a mis sur les yeux et autour des mains, ce n'est pas la marche forcée à travers la jungle, ce n'est pas leur enfermement dans cette cabane sombre, ce n'est pas Papa qui part et revient avec des traces de coups, ce n'est pas Maman qui part et revient avec des bleus et la robe déchirée.

Une larme coule sur la joue de Devon. Il sent son grand frère le serrer davantage contre lui.

- N'aie pas peur, Dev. Je te protège.

Le garçonnet relève les yeux vers lui. William a l'air têtu. Non, ce n'est pas ça. Comment Maman dit déjà ? Ah oui, obstiné.

Dev reporte son regard sur le mur en face de lui. Il est seul avec Will et Océane. Les méchants sont venus chercher ses parents un peu plus tôt. Il a peur, ceux qui les ont capturés se sont montrés de plus en plus violents. Il a peur que sa famille meure, il a peur de mourir.

Soudain un bruit fort s'élève. Il lève machinalement les yeux au ciel, même si le toit de la cabane l'empêche de voir. Océane s'est légèrement redressée elle aussi, et frotte ses yeux humides de ses poings serrés. Dev demande d'une petite voix.

- C'est un hélicoptère tu crois ?

Son frère fronce les sourcils.

- On dirait, mais c'est bizarre.

- Ils sont peut-être venus nous sauver ? se réjouit Devon.

- Peut-être.

La porte s'ouvre brusquement. La lumière du jour aveugle les trois enfants. Ils ne peuvent pas voir les deux hommes s'approcher d'eux, mais ils les sentent les attraper par le col de la chemise et les traîner à l'extérieur. Ils les jettent violemment vers leur mère, arrachant des sanglots à Devon et Océane. William ne pleure pas. William ne pleure jamais.

La mère serre ses enfants contre elle, les protégeant envers et contre tout tant qu'elle sera en vie, et adresse un regard haineux à ses ravisseurs.

Le père est là aussi, le corps tuméfié, tenant à peine debout. Il croise le regard de son plus jeune fils et lui fait un léger sourire. Devon y lit tout l'amour que son père a pour lui, toute la complicité qu'ils partagent. Son petit esprit de garçonnet comprend avec peine que quelque chose de décisif se trame. Les bruits autour d'eux s'intensifient. Les hélicoptères approchent, les hommes crient, on entend des troupes marcher dans la jungle.

Dans le camp, mis à part les trois hommes qui les surveillent, tous les autres courent dans tous les sens, un grand nombre prend une voiture tout terrain et s'enfuit par le chemin dégagé dans la jungle.

- Vous n'irez pas loin, prédit le père. Ils arrivent.

Celui que Devon pense être le chef des bandits s'approche de son père en levant son arme vers lui.

- Si nous n'allons pas loin, votre petite famille non plus.

Il arme son automatique vers lui, puis le fait dériver pour tirer à bout portant entre les deux yeux de la mère. Elle s'écroule au sol, emportant ses enfants dans sa chute. Les plus jeunes crient sans s'en rendre compte, fixant avec horreur le corps de Maman. C'est ça la mort ? Devon ne veut pas. Il veut se protéger, protéger sa sœur. Cette dernière a retrouvé sa voix. Elle ne cesse de hurler « Maman ! » tout en la secouant avec force pour qu'elle se relève. Le tueur s'approche d'eux. Dev voudrait s'enfuir, mais il ne peut plus bouger.

Le chef pointe son arme sur le front de William. Celui-ci l'observe d'une haine farouche mêlée de rage. Il n'a pas peur, quoiqu'il arrive, ces hommes paieraient pour leurs crimes.

Yanael 0 - Naissance d'une légendeLisez cette histoire GRATUITEMENT !