La Laine et l'Eucalyptus

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Le lendemain, Michel reprit le tramway qui menait du côté de chez Daniel et Maria.

Il n'avait pas pris la peine de les appeler. Retraité et ivrogne, Daniel ne quittait pratiquement jamais sa maison.

Quand il frappa, ce fut Maria qui répondit. Elle lui sourit en le reconnaissant.

« Qu'est-ce qui t'amène?

— Quelque chose que j'aurais dû faire il y a longtemps. »

Elle l'interrogea de se grands yeux. Il baissa les siens. Sa honte n'était pas feinte, mais elle l'arrangeait bien.

« Tu viens parler à Daniel?

— C'est ça.

— Il est dans la cuisine. Si ça ne te dérange pas, je vais attendre dehors que vous ayez terminé. »

Il hocha la tête. D'une certaine manière, cela lui semblait plus effrayant que d'affronter une secte sanguinaire des tueurs à gages.

***

« Ça doit cesser. »

Daniel le regardait d'un air vague, sans comprendre. Il lui fallut un moment.

« Ho ! Tu parles de ça ? »

Il tendait son verre.

« Tu ne te rends pas compte du mal que tu fais à Maria. Tu meurs littéralement sous ses yeux.

— Je m'en rends compte, ne t'en fais pas. »

Les yeux de Daniel débordèrent en un instant. Même ses larmes sentaient l'alcool.

« Je vis avec elle, et je vois bien qu'elle a pitié de moi. »

Il eut le réflexe de porter son verre à ses lèvres, mais le repoussa. Grandbois le couvrit de sa grande main et le tira à l'écart.

« Je comprends, tu veux échapper à tes visions. Mais il y a d'autres solutions. »

Daniel fit signe que non avec sa lourde tête.

« Il n'y a plus de vision, Michel. Même si je le veux. La partie qui me donnait ça, le don, elle est morte. Je crois bien que je l'ai noyée pour de bon.

— Alors pourquoi ?

— C'est un cercle vicieux. J'ai mal quand je me réveille, alors je bois pour calmer la douleur. Maria me regarde avec pitié, et je bois pour échapper à ce regard.

— Arrête, tout simplement. Tu auras mal, les premiers jours, mais c'est comme ça que tu briseras le cercle. Il le faut.

— Tu crois vraiment que ce sera si facile ? »

Grandbois entendit le bois du balcon craquer. Sans même le vouloir, il voyait dehors. Maria tournait en rond, l'inquiétude bien lisible dans ses grands yeux.

« Non, je ne crois pas que ce sera facile. Je crois que tu es mal en point, et que tu auras besoin de suivi médical. Il ne doit déjà plus rester grand-chose de ton pauvre foie. »

Les paroles, directes, venaient facilement à Grandbois. Il les avait répétées souvent, sans croire qu'il aurait le courage de les prononcer.

« C'est pas ça, Michel. La dépendance, ce n'est pas le besoin de quelque chose. C'est la certitude, inscrite dans sa chair, que cette chose est essentielle. Que sans elle, la vie ne vaut pas d'être vécue, qu'il faudrait en finir. Tu me suis ? »

Michel, le regard dur, fit signe que non. « Je t'ai connu sobre et heureux. Maintenant, je te vois ivre et dévasté. Alors non, je ne vois pas.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !