Le Château d'Ilona

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Une fois tous les dix ans peut-être, Ilona visitait son château.

C'était une occasion agréable, un plaisir feutré qu'elle ne renouvelait qu'après l'avoir brièvement oublié. Généralement, elle n'occupait de son château qu'une partie infime, quelques pièces : le caveau où elle passait le jour, la tour où elle vivait ses nuits et son laboratoire, quand ses passions anciennes parvenaient à la rattraper, après des siècles d'ennui. C'était comme sa maison, une petite habitation tranquille au cœur d'une grande ville, avec sa vie propre. Le reste de sa résidence était occupé le jour par une petite armée de domestiques et par quelques aristocrates qui lui louaient les lieux du prix de leur sang bleu. La nuit, chacun se réfugiait dans ses quartiers, craignant sans le dire les fantômes qui protégeaient leur famille depuis des générations.

Ainsi, depuis un demi-siècle, Ilona vivait dans une tour. Quand elle avait besoin, comme presque chaque nuit, de liberté et d'espace, elle empruntait à son corbeau ses larges ailes noires et elle s'envolait au-dessus de la cité. Ses occupations et ses complots l'avaient trop longtemps privée de cette petite joie. L'Apocalypse avait rendu ces promenades plus sûres et agréables, balayé la fumée, banni les voitures et éteint toutes ces lumières crues qui jadis ne fermaient jamais leurs yeux sur la laideur et la saleté des fausses pierres.

Mais on se lassait même du vol, et alors la longue forme gracieuse d'Ilona visitait son château, glissant silencieusement de pièce en pièce, esquissant dans une salle de bal quelques pas au bras d'un galant imaginaire, redécouvrant, surprise, un observatoire authentique, inutilisé depuis des lustres, mais nettoyé quotidiennement par les serviteurs honnêtes, si bien que le cuivre du télescope luisait encore à la lune. Six étages de pièces vastes sans compter ni les caves, ni les tours, des kilomètres de marbre usé par d'innombrables semelles ; le château avait seulement la moitié de son âge.

Elle commençait souvent sa visite par une pièce voisine de son caveau, une cave à vin aux dimensions gargantuesques, gérée par un sommelier dont c'était l'unique emploi, où des milliers de bouteilles attendaient leur exécution, avec sans doute l'espoir raisonnable de rester là, oubliées, plusieurs années encore. Ilona supposait que reposaient là des vins formidables, rares et délicieux, mais elle n'aurait jamais la chance de les goûter elle-même. À l'époque où la Sorcière Noire l'avait condamnée à la nuit, le vin était une affaire moins complexe, et on servait aux rois comme au prince des breuvages pâles, au rose vigoureux enfoui dans le miel et les épices, ou à l'or gracieux fleurant le sapin et la terre cuite. Elle, qui s'intéressait à la chimie et à toutes les transmutations, avait tenu à l'œil le développement de la boisson au cours des siècles, et l'avait vu devenir un nectar que l'on pouvait laisser grandir toute une vie d'homme, sachant que pour elle, il aurait le goût de la cendre. Le vin était devenu comme un deuxième soleil, un plaisir inaccessible.

Elle marchait dans son château en enjambées courtes et rapides, mais, quand l'impatience la gagnait, elle remontait les larges pans de sa robe et courrait, silencieuse comme une chouette. Il lui suffisait d'un instant pour apprécier les motifs sculptés des boiseries, les scènes de chasse des tapisseries ou les grands portraits de la galerie dont elle avait connu presque tous les grands personnages, dont elle avait bu le sang à petites gouttes, caressant d'une main leurs cheveux qui grisonnaient sous ses doigts.

Comme dix ans auparavant, et comme chaque nuit, après le caveau ou après l'envol, elle finissait dans la tour sud, dans le salon aux vastes verrières, face aux serres. Assis dans un des divans profonds couverts de velours vert, enfoui dans les plantes, on y voyait le ciel où l'Apocalypse avait rallumé les étoiles en tuant les lumières insolentes de la cité. Cette tour était leur refuge, à elle et Maxime, depuis qu'ils s'étaient établis là. Ils y avaient tué le temps à la manière tendre, mais sans surprise des vieux amants, y avaient rêvé d'un monde nouveau, y avaient comploté. Si les étoiles étaient revenues, aussi fortes que jadis, il y avait de l'espoir, au-delà des murs, au-delà du Déluge, de la Hiérarchie et de tous les maîtres du monde. Elle avait connu Maxime des siècles auparavant, déjà gonflé d'une juste révolte. Le revoyant forger des projets, elle retrouvait son amour fulgurant, qui dormait sous la croûte d'un amant rassurant. Ses contes invraisemblables, pleins de dangers et de fureur, avaient rallumé quelque chose en elle ; soudain, l'existence ne lui semblait plus si morne. Elle avait même repris, auprès de la jeune Myriam, le goût de la magie.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !