Prologue

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Que pèseront nos âmes dans le trébuchet de l'Histoire ? Comment nos fils et nos filles jugeront-ils nos actes, aussi justes et braves semblent-ils à nos yeux d'aujourd'hui ?

Trente ans se sont écoulés depuis ce grand pèlerinage qu'on appelle maintenant la Croisade. Je me souviens avoir passé une année entière, tous les jours, à me poser la même question. Dieu était-il vraiment parmi nous ? Je bénissais en son nom les bannières et les armes, oignais d'huile les fronts des hommes et le tranchant des épées. Mais entendait-il ? Etions-nous en vérité le bras armé de sa colère, nos victoires et nos souffrances montaient-elles jusqu'aux cieux ? Le siège d'Antioche avait duré une éternité, puis étaient venus le tremblement de terre, les inondations, tous les présages, et soudain la découverte de la Sainte Lance, que comprendre ? Que croire ?

Le jour de la grande victoire, quand nos guerriers ont repoussé la dernière armée sarrasine devant les portes de la grande cité, ce jour là j'ai eu une part de réponse.

Il y avait cet écuyer. Personne ne semblait s'accorder sur son nom, mais ses exploits étaient sur toutes les lèvres. Il avait chargé avant tout le monde, dépassé l'avant-garde, et avait plongé, seul, dans les rangs innombrables de lames et de lances ennemies. Il s'était battu toute la journée, se disait-il, toujours dans le coeur des combats, avec un courage et une ferveur qui ne pouvaient venir que de là-haut ; certains prétendaient avoir vu des bataillons entiers fuir devant la force de son bras et l'ardeur de ses prières.

Après la fin de la bataille, je me pressais, comme beaucoup d'autres, pour assister à l'adoubement de ce jeune homme, qui eut lieu le jour même. L'écuyer, encore un adolescent, se tenait à genoux devant son sire, en une posture humble, indifférent à l'attention qu'il suscitait dans la foule. Je me souviens de chaque détail de son visage. Il avait des traits anguleux et secs, avec un nez étroit et une bouche mince, presque sans lèvre. Et ses yeux étaient des soleils. Brûlants, étincelants de passion et de foi. Ni à l'abbaye de mon enfance, ni parmi nous autres chapelains de l'armée, je n'avais vu un tel feu, une telle pureté, une telle certitude.

La courte cérémonie terminée, il se releva, à présent chevalier. Enfin, il remarqua l'assistance. Il se tourna vers nous. Eut un sourire doux. Son surcot, à l'origine d'un blanc éclatant, était maculé de sang et d'immondices jaillies depuis les entrailles des vaincus. Ses cheveux étaient poisseux, collés en mèches noirâtres. Le sang ruisselait entre ses yeux et s'égouttait sous son menton. Il ne s'essuyait pas. Il est possible qu'il ne s'en rendait pas même compte.

Depuis ce jour, je ne sais toujours pas si Dieu était avec nous lors de la Croisade. Mais, de toute mon âme, j'espère que non. J'espère qu'il regardait ailleurs. J'espère qu'à ma mort, je n'aurai pas à répondre de tout ce que nous avons fait là-bas.


(Extrait de la chronique de Gaspard Doucet, chapelain du contingent Normand de l'armée croisée.)

Chevalier Larouille 1: Facies MortisLisez cette histoire GRATUITEMENT !