Seul face à la nuit

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« Approchez, Michel. »

Rodrigue était installé de travers sur son trône, une jambe passée par-dessus le bras sculpté du meuble. Une posture peu princière.

Comment arrivait-il à être si énorme? Michel avait l'impression de marcher vers une montagne. Au Moyen Âge, un type de cette taille aurait suffit à justifier toutes ces légendes à propos des géants. Connaissait-il un moyen de grandir au-delà de la mort?

« Medina vous a rencontré aussi, à ce que m'a dit Grimaldi?

— Oui, seigneur.

— Vous comptez accepter sa proposition?

— Je crois que cela me serait impossible. »

Rodrigue se redressa. « Pourquoi? Parce que vous êtes membre de l'Ordre de saint Pierre?

— Il y a de ça, bien sûr, mais ça ne changerait pas grand chose si je ne l'étais pas. J'ignore pourquoi au juste. Quelque chose, à l'intérieur de moi.

— Vous agissez à l'instinct?

— C'est peut-être ça. »

Le prince se leva et le domina de toute sa taille. « L'instinct nous pousse à fermer les portes. Mais pour survivre, mieux vaut laisser le plus de portes ouvertes possible.

— Sans doute. Néanmoins, celle-ci est définitivement fermée. »

Rodrigue hocha la tête. Michel ne parvenait pas à discerner ses yeux à travers les voiles d'ombre qui dansaient sur son visage.

« Alors nous avons un ennemi commun, monsieur Grandbois. Et puisque vous l'avez rencontré...

— Je peux utiliser mon don pour l'observer.

— Je sais que c'est difficile. Grimaldi m'a parlé de ce que votre victoire sur le Vampire vous a coûté. Soyez raisonnable, mais surveillez-le.

— Qu'est-ce qui vous intéresse?

— Je crois que vous connaissez de vue tous les membres de mon conseil... »

Rodrigue s'interrompt là. Michel eut un bref signe d'assentiment pour signifier qu'il avait bien compris.

« Cette question réglée, que vous faudrait-il pour user de votre don sur une personne que vous n'avez jamais rencontrée?

— Une photographie, une lettre écrite de sa main...

— Et s'il s'agit d'un Berger? Quelqu'un dont il est interdit de faire le portrait et qui n'a pas le droit d'écrire une seule ligne? »

Michel avait très peur de contrarier Rodrigue. « Je ne vois pas trop. Une partie de son corps, comme un ongle ou un cheveu...

— Un portrait peint il y a des siècles, alors qu'il vivait encore? Ou le récit de sa vie?

— Je l'ignore seigneur. Je n'ai jamais essayé.

— Vous essaierez pour moi. Je vous en saurai gré. »

Michel s'inclina. « Avez-vous encore besoin de moi, seigneur?

— Savez-vous de quoi Grimaldi et moi nous sommes entretenus? »

Michel n'eut pas à réfléchir bien longtemps pour le deviner.

« En ce qui me concerne, la décision vous revient. On ne devient Berger que si les Bergers vous choisissent, mais on ne peut pas le rester à contre-cœur. C'est une tragédie qu'on a déjà beaucoup trop joué. »

Rodrigue gardait dardé sur Michel ses yeux dissimulés. Rodrigue ne le dominait pas que de sa masse; son esprit aussi l'écrasait. Qu'est-ce que cet être pouvait encore ignorer de lui, alors qu'il avait pénétré son âme?

« Je l'ai voulu, il y a des années.

— Et maintenant?

— Plus maintenant. »

Avec cet aveu, c'était une tonne de pierre que Michel venait de lâcher. Ses épaules libérées se redressèrent. Encore une porte de fermée. Que ça faisait du bien.

« Si vous deviez devenir l'un d'entre nous, il est possible que vous perdiez votre pouvoir. Il y a eu des précédents. Votre don m'est trop utile pour le moment. Grimaldi comprendra, quand je le lui expliquerai.

— Merci, seigneur. »

Rodrigue hocha la tête et congédia Michel d'un signe de la main.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !