Cassandra

60 11 2

Cassandra attendait près du chœur. Son père était en conférence avec le prince, qui était sans doute surpris que la médaille du conseiller Grimaldi soit déjà frappée. De Larochelle désespérait que les prédictions de sa filles ne soient pas prises au sérieux, et il n'avait pas hésité quand cette chance de démontrer leur validité s'était offerte. Il n'avait jamais pensé à lui demander son avis sur la question. Après tout, qui ne veut pas voir ses talents reconnus? Pourtant, Cassandra n'attendait rien de bon de cette initiative. Qui voudrait se donner la peine de déchiffrer les arcanes de ses poèmes, auxquels elle-même ne comprenait pas toujours grand chose? Et si leur valeur était prouvée, accepté, accaparée, intégrée à la politique de la cité, il resterait l'énigme la plus terrifiante de toutes: connaissant leur avenir, les Bergers seraient-ils tout de même capables de le changer?

Quelqu'un ouvrit la grande porte qui donnait sur le parvis. Un vent glacé vint chatouiller les lampions. Michel Grandbois entra sur les talons de Grimaldi. Cassandra se leva pour les accueillir. Ils marchèrent jusqu'à elle. Les lourdes bottes de Grandbois émettaient des cliquetis quand il avançait.

« Vous avez vu le cerbère?

— Il est avec le prince et mon père. Je crois que vous pouvez y aller sans être annoncé. Vous êtes attendu. »

Quand ils passèrent à côté d'elle, Cassandra appuya sa main sur le torse de Michel.

« Pas vous. Vous irez plus tard.

— Nous sommes ici parce que le prince a spécifiquement demandé de voir Michel.

— Il voudra vous rencontrer d'abord. Votre médaille est arrivée.

— Déjà? »

Elle hocha la tête. Grimaldi eut un léger geste d'assentiment. Il était sans doute contrarié, mais l'idée de toucher une autre de leurs précieuses médailles était trop fort. Moins de vingt secondes plus tard, elle était seule avec Michel.

Elle ignorait combien de temps sa ruse leur donnait. « Je suis heureuse de vous revoir en vie.

— Tout s'est déroulé comme vous l'avez annoncé. »

Son expression laissait entrevoir qu'il lui restait un doute. Après tout, il ne la connaissait pas. Pour lui, tous les événements récents étaient peut-être le résultat d'une influence qu'elle n'avait pas, mais qu'il pouvait lui soupçonner.

« Tout n'est pas accompli. Le pire est encore à venir.

— Dites-moi tout. »

Elle haussa les épaules. « Je n'ai vu qu'une suite de drames, une douleur insurmontable qui vous transformera, une soif de vengeance qui va embraser la cité.

— Comment puis-je l'éviter? »

Elle baissa la tête. Il n'y avait guère qu'un moyen, mais il lui coûtait de l'exprimer. À cette instant, elle aurait voulu le garder auprès d'elle pour l'éternité dans un abandon égoïste. Mais elle voulait être honnête. « Refusez le pouvoir. Refusez de devenir un Berger.

— Je ne désire pas devenir un Berger. »

Il semblait sincère. Pourtant, d'ici peu, il changerait d'avis. Aucune force au monde ne pourrait ne pourrait se dresser entre lui et l'immortalité.

« L'épreuve viendra plus tard. Vous la reconnaîtrez. Souvenez-vous alors de ce que je vous ai dit. »

Michel regarda la porte. « Et pour l'ultimatum de Medina? Avez-vous vous quelque chose? La guerre est-elle inévitable?

— Je crois. Peut-être.

— Comment? »

Elle releva la tête. Comment accepterait-il la vérité? Serait-il assez fort? Elle eut soudain la certitude que ce savoir ne ferait que précipiter la catastrophe.

« Mes visions ne sont pas si précises. »

Ils gardèrent le silence un long moment.

« Qu'allez-vous faire, maintenant? demanda-t-elle.

— Je en sais pas. Je n'ose plus rentrer chez moi ou à l'université. Quelqu'un me cherche et il m'y trouverait certainement.

— Il vous faudra un appartement où on acceptera l'argent comptant. Vous avez un travail?

— Non. Il y a une semaine, j'envisageais de trouver quelque chose à l'université.

— Alors venez travailler pour moi. Je vous paierai chaque soir, en liquide. Et puis le personnel vous connaît déjà...

— J'y penserai.

— Je serai au Vade Retro un peu plus tard. Passez me voir. Je vous offrierai un verre et nous en discuterons. »

C'était le malheur qu'elle invitait chez elle, mais elle ne pouvait s'empêcher de vouloir le protéger, où du moins le surveiller. Quand il serait détruit, broyé, elle serait pour le consoler. Allait-il accepter son invitation ? Ils ignoraient combien de temps durerait son entrevue avec le prince.

Grimaldi et de Larochelle sortirent de la salle du conseil, suivis du cerbère. « C'est votre tour, on dirait.

— À plus tard.

— À plus tard. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !