Sol Invictus

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Alors qu'elles allaient partir, elles entendirent la porte s'ouvrir derrière elles.

« Attendez. Venez. »

Elles se retournèrent, heureuses que l'ancien militaire ait changé d'avis. Un retraité qui tondait son gazon leur jeta un regard noir dont elles n'avaient cure. Elles entrèrent gaiement dans la maison. Trouver cet homme avait nécessité de difficiles recherches.

Il les fit entrer dans sa salle à manger. Curieusement, l'intérieur de la maison était impeccablement tenu. Quand il leur présenta des boissons, son réfrigérateur débordait de réserves. Hélène se dit qu'il devait vivre reclus et faire livrer tout ce qu'il consommait. Ce qu'il avait vécu devait être bien terrible, pour qu'il s'enferme ainsi chez lui.

Il ne perdit pas de temps en civilités. Une fois la boisson servie, il s'installa avec elles à table et déchira d'un coup le silence.

« Alors, qu'est-ce que vous voulez ?

- Nous faisons une recherche pour le collège, en histoire. Notre sujet est l'opération Sol Invictus.

- Personne ne fait de "recherche" sur Sol Invictus. C'est classé. »

Ce n'était pas une fin de non-recevoir : il cherchait simplement à leur montrer qu'il n'était pas dupe.

« Je connais les jeunes comme vous. Vous êtes fascinés par ceux-là. » Il pointa le menton vers l'extérieur, comme si les vampires allaient apparaître à la fenêtre, en plein soleil. « Qui vous a dit que j'ai participé à Sol Invictus ?

- Les vétérans de votre âge sont rares. Les résidences données par l'état sont enregistrées dans les registres militaires. L'information peut-être demandée par le public. »

Frank soupira. « On peut dire que vous avez de la ressource.

- J'étudie en journalisme, répondit Guenièvre, flattée.

- Alors, continua-t-il, méfiant, que savez-vous de Sol Invictus ?

- Vous chassiez les vampires, essaya timidement Hélène.

- Qui vous a raconté ça ?

- Il y a des forums sur le sujet. »

Frank soupira. Ainsi les délires des conspirationnistes allaient lui apporter des visiteurs importuns.

« Qu'est-ce qu'ils racontent, sur ces forums ?

- En gros, qu'il y a des vampires parmi nous, et qu'un programme du gouvernement cherchait à les capturer et à les étudier. »

Il les arrêta d'un geste.

« Vous n'avez pas de micro, ou quelque chose comme ça ? »

Elles firent signe que non, heureuses de constater qu'il s'apprêtait à leur faire des révélations.

« Premièrement, vous ne devez parler de tout cela à personne. J'ai juré de ne jamais rien dire. Si quelqu'un savait que j'ai parlé, même à vous, je perdrais tout. Ma pension, cette maison... Je crois même qu'ils pourraient me faire passer en cour martiale et m'envoyer finir mes jours en prison. »

Après cet avertissement, il prit une gorgée d'eau, avant de poursuivre. « Je devrais vous jeter dehors. J'ai voulu le faire d'abord, puis je vous ai regardées, toutes les deux, avec vos habits et vos bijoux, et votre maquillage aussi.

« Nous, on ne les appelait pas "vampires", parce que ce n'en sont pas. Ce sont des contaminés. C'est la première chose que vous devez vous entrer dans le crâne. Vous avez une image romantique des contaminés, et elle vous fascine. Toi, surtout.» Il pointait Hélène du doigt. «Tu ressembles à ma sœur. Tu as le même regard qu'elle.»

Hélène allait demander ce qui était arrivé à cette sœur, mais elle se ravisa à temps. « Pour eux, vous êtes de la viande de premier choix. Des animaux prêts à se rendre tous seuls à l'abattoir. Ils ne veulent pas de vous dans leurs rangs ; ils sont déjà bien assez nombreux. Ceux qui se joignent à eux, ce sont des accidents. Et leur vie n'a rien de romantique. Ils deviennent sensibles au soleil, et ils ne peuvent plus rien avaler que du sang humain. Ça les force à se cacher tout le temps en attendant leur fix, à trembler et à garder l'œil sur leur montre. Notre mission, c'était pas un combat : c'était une opération de santé publique.

« Au début, tout ça était bien gentil. Nous avions ordre de les capturer pour tenter de les soigner. Moi, je ne voulais pas ça. Des contaminés avaient enlevé ma sœur. Elle avait servi de méchoui pour une de leurs fêtes de dégénérés. J'étais dans la police, à cette époque-là ; je n'avais pas pu participer à l'enquête et, quand les collègues ont trouvé son corps, ils n'ont pas voulu me laisser le voir. J'ai compris pourquoi en consultant le rapport d'autopsie. Elle est morte lentement ; ils l'avaient incisée à plusieurs endroits, buvant son sang à petites gorgées. Son agonie a duré des heures. Puis, quand ils ont vu qu'elle était sur le point de mourir, ils se sont hâtés de la déchirer en plusieurs morceaux, pour lécher à même les plaies le sang qui restait. Elle te ressemblait tant ! Elle aurait pu être ta sœur, à toi aussi.

'L'affaire a été passée à un service supérieur. J'ai cru qu'on voulait l'enterrer, alors j'ai un peu rué dans les brancards. Au moment où j'ai pensé qu'ils allaient me virer, ils m'ont proposé un poste dans l'armée. Une unité spéciale, qui dépendait directement des services secrets. Les conditions étaient excellentes, mais quand ils m'ont parlé des contaminés, quand ils m'ont dit que ceux qui avaient massacré ma sœur étaient des types atteints d'une maladie contagieuse qu'il fallait éradiquer, j'aurais payé pour en faire partie.

« Les exercices étaient difficiles. Ils nous avaient raconté que les contaminés étaient dangereux. Leur délire les rendait plus forts que la moyenne, surtout quand le manque de sang se faisait sentir. Quand un des soldats qui jouaient les contaminés arrivait à nous toucher, ça voulait dire que nous étions morts. Quand il entrait dans la même pièce que nous et que l'un de nous ne faisait même que croiser son regard, la mission était un échec. Parfois, le lieu de l'exercice était plongé dans l'obscurité. Les autres avaient des masques amplificateurs de lumière et les mêmes armes que nous. Il a fallu des mois avant qu'ils nous trouvent prêts et que nous ayons notre première mission. Je vais vous dire une bonne chose : les exercices étaient encore trop faciles. Nous sommes intervenus en plein jour dans un salon mortuaire où habitait une de ces ordures. Il faisait disparaître les corps au four crématoire, après avoir vidé ses victimes pendant des jours. Il y avait tout l'attirail dans la cave : des cages, des menottes, le scalpel avec lequel il les coupait et le fil avec lequel il leur cousait les lèvres. Il y avait encore une fille vivante - elle n'a jamais retrouvé sa raison. Quand elle nous a vus, elle a à peine geint. Cela a suffi à le réveiller. Il a sauté directement sur moi, m'a renversé comme une poupée, et a commencé à m'étrangler. Les copains avaient beau lui cogner dessus au bâton électrique, puis à coups de crosse, il tenait encore. Ils ont fini par le bourrer le plomb ; c'était moins dangereux pour moi que de le laisser faire, j'avais déjà les yeux pleins de veines crevées. J'ai vu la mort de près ce soir-là, et ce n'était pas beau. Il n'avait rien de très charismatique, le type. Ce n'était pas Dracula, Lestat et toutes ces conneries. C'était un chien enragé, une bête hors de contrôle. C'est ça, leur vrai visage. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !