Chapitre 26 : La pilule de Lazare

Depuis le début

Comme elle ne trouvait apparemment pas ce qu'elle cherchait dans les ouvrages en français, elle avait réclamé un ordinateur ayant accès à Internet, ceci afin de télécharger des ouvrages étrangers. Le temps qu'il obtienne un appareil, elle avait terminé un nouveau livre, rédigé cette fois en russe et qui traitait des cas de "syndrome du savant", ce phénomène encore inexpliqué qui, après un choc violent, transforme certaines personnes tout à fait normales en espèces de surdouées. Le cas le plus extraordinaire, et pourtant tout à fait réel, étant celui d'un certain Jason Padgett qui, après s'être fait agressé à la sortie d'un bar, avait été victime d'une commotion cérébrale et s'était soudain mis à voir des équations mathématiques sous formes d'objets géométriques colorés, des images fractales, lui permettant de résoudre des calculs d'une complexité invraisemblable.

Il avait fini par lui dénicher des publications en anglais d'un célèbre neurologue australien, Allan Snyder, lequel avait effectué de très intéressantes expériences sur des sujets atteints de démence partielle et chez qui il avait pu exacerber les capacités artistiques par l'utilisation d'ondes magnétiques. Elle avait tout lu en quelques instants, achevant son second kilo de noix du Brésil, tel un écureuil en manque et siphonnant à grands bruits de succion son quatrième milkshake au chocolat. Elle disait que c'était son symbiote qui réclamait du magnésium.

Elle s'était ensuite intéressée aux travaux de Berit Broogard, une neuroscientifique américaine ayant développé une théorie sur l'importance des neurotransmetteurs capables de créer de nouvelles connexions entre les neurones du cerveau.

Bref, quiconque serait entré dans la chambre pour surprendre leur conversation, aurait eu l'impression d'assister à une discussion technique entre deux passionnés de neurologie, utilisant un jargon scientifique parfaitement incompréhensible pour le néophyte.

Après avoir soulevé une chaise pour laisser glisser au sol tous les sachets de noix du Brésil qui la recouvraient, Alain Lapernuité se laissa tomber dessus et poussa un soupir de soulagement. Son répit ne fut que de courte durée : Karine se mit à questionner le neurologue.

- Avez-vous du "Zolpidem" en pharmacie, docteur ?

- Oui, bien entendu, c'est un sédatif tout ce qu'il y a de plus classique... Vous avez du mal à dormir ?

- Sa substance active, le "Zolpidem tartrate", normalise l'activité cérébrale électrique et agit sur le circuit de la motivation. J'ai lu cela dans le Vidal...

- Mon Dieu ! Vous avez aussi lu le Vidal ! Pas "tout" le Vidal, quand même ?

Karine mâchonna d'un air tranquille une nouvelle noix du Brésil, indifférente à l'expression quasi apeurée du neurologue qui lui faisait face.

- Si, pourquoi ?

- Mais il y a plus de trois mille pages !

- 3287 pour être précise... Cela m'a fait perdre un peu de temps, mais il me fallait connaître les médicaments potentiellement intéressants. C'est fout le nombre de molécules qui sont utilisées de nos jours pour des cas d'usage très éloignés de leur potentiel maximal ! Prenez le "Zolpidem", par exemple, c'est tout sauf un simple sédatif. Vous avez entendu parler de "la pilule de Lazare", je suppose ?

Le neurologue tourna ses yeux fatigués vers ceux de cette gamine qui semblait totalement transformée par toutes les connaissances qu'elle venait d'ingurgiter. Il avait vu des choses extraordinaires dans sa carrière, assisté à des cas tellement improbables qu'il n'avait même pas osé en parler à ses collègues, mais ce qu'il voyait maintenant devant lui dépassait l'entendement Quelque chose habitait cette enfant. Quelque chose qui n'avait rien d'humain et qui commençait à lui faire réellement peur. Il accepta pourtant de répondre, curieux de voir où Karine voulait en venir.

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