Chapitre 26 : La pilule de Lazare

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Lorsque le professeur Lapernuité revint dans la chambre de Karine, pour la troisième fois depuis le matin, il n'en pouvait plus. La journée n'avait été qu'une succession de rendez-vous et de coups de téléphone. Il avait d'abord dû recevoir les parents de la jeune fille, qui avaient fondu en larmes en constatant que leur petite Karine semblait aller parfaitement bien, malgré l'obligation qui lui était faite de rester en observation à l'hôpital. Puis cela avait été les journalistes, à qui il avait dû faire croire que les enfants n'étaient sujets qu'à de légers malaises dus aux radiations émises par les météorites et que, non, la population ne risquait absolument rien.

Il avait enchainé avec les visites d'autres parents aux enfants des chambres voisines, puis avait répondu, vers dix heures du matin, à la plus étrange requête qu'il lui ait jamais été faite dans sa vie. Karine voulait lire. Elle l'avait fait demander exprès pour cette requête et il avait alors failli l'envoyer sur les roses, outré qu'elle ose faire appel à un docteur pour demander de la lecture. Il avait changé d'avis lorsqu'elle lui avait expliqué quel type de lecture l'intéressait : elle voulait les meilleurs ouvrages scientifiques traitant de neurologie. Il avait tout d'abord pris cela pour un caprice puis, se souvenant de l'étrange conversation qui avait eu lieu à son réveil entre elle et le Duc d'Astaroth, il avait accédé à sa demande.

Il lui avait tout d'abord apporté un ouvrage sur la rééducation neurologique, qui faisait tout de même 312 pages et qui détaillait six grands syndromes tels que "le blessé médullaire" ou "le patient cérébelleux", se disant que les thèmes abordés correspondaient bien à ce que la jeune fille recherchait pour mieux comprendre ce qui était arrivé à son amie Alexia.

A sa grande surprise, elle l'avait rappelé moins de trente minutes plus tard, prétendant avoir déjà terminé la lecture de l'ouvrage et le trouvant trop succinct à son goût. Après lui avoir posé quelques questions pièges, il avait senti un grand froid l'envahir : non seulement Karine avait bel et bien lu tout le livre, mais elle avait parfaitement assimilé ses concepts scientifiques.

Il décida de voir de quoi elle était réellement capable et accepta de lui apporter de nouveaux ouvrages, qu'il prit dans son propre bureau. C'étaient ses livres de référence, ceux qui l'avaient accompagné depuis sa scolarité jusqu'à son diplôme de neurochirurgien. On allait bien voir si une gamine de quatorze ans était capable de comprendre leurs auteurs, tout réputés dans l'exploration des mystères du cerveau.

Karine vint à bout du premier, intitulé "Abrégé des connaissances et des pratiques de la neurologie", un pavé de 518 pages, qu'elle lut en diagonale en moins d'une heure, tout en chantonnant et en ingurgitant des tonnes de noix du Brésil, riches en magnésium (elle n'avait pas trop aimé les comprimés de magnésium qu'il lui avait tout d'abord apportés : trop synthétiques à son goût).

Une infirmière lui avait placardé au mur un poster représentant un cerveau humain détaillé dans ses moindres recoins : lobe frontal, aire de Broca, Cortex pré moteur, lobe pariétal, lobe temporal, thalamus, hypophyse, cervelet et jusqu'à la moelle épinière... A sa grande surprise, lorsque le professeur Lapernuité était revenu pour sa seconde visite de la journée, juste après l'heure du repas, il avait retrouvé le poster gribouillé de toute une série d'équations mathématiques, utilisant des symboles qui lui étaient parfaitement inconnus. Karine lui avait alors tranquillement expliqué qu'on pouvait parfaitement établir des relations mathématiques entre les différentes aires cérébrales, ce qui avait stupéfié le neurologue. Il n'était pas sûr d'avoir compris toutes les explications de l'adolescente.

Il était maintenant vingt heures et le neurologue n'en pouvait plus. Il entra une nouvelle fois dans la chambre, les bras chargés de matériel informatique qu'il déposa en vrac sur le tas d'autres ouvrages déjà dévorés par l'incroyable jeune fille. En l'espace d'une demi-journée, elle été venue à bout du Poly de Médecine Neurologique, puis d'un livre rédigé par une équipe réputée en neurologie de l'école de Sainte-Anne et s'intitulant "Souvenirs des études stéréotaxiques du cerveau humain", sur lequel elle avait posé toute une série de questions pertinentes au professeur Lapernuité sur les possibilités d'intervention chirurgicale sur le cerveau.

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