Chapitre 23 : Aphasie

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Le professeur Adrien Lapernuité sauta sur ses pieds comme un automate, brutalement tiré de son sommeil par les alarmes des appareils de monitoring. Il était un peu plus de trois heures du matin. Repoussant la chaise qui lui avait permis de faire un petit somme, il fonça droit vers la chambre d'Alexia. En passant devant celles des autres patients, il se rendit compte que d'autres alarmes clignotaient avec un bel ensemble dans les chambres voisines. Celles de Karine, Tom, Adam et cinq autres encore, toutes réservées aux jeunes qui avaient été victimes de la météorite.

Il arriva au chevet d'Alexia en même temps qu'un interne chargé de surveiller la jeune blessée. Ce qu'il vit sur l'écran de contrôle lui confirma son intuition : sortie de coma. Contre toute attente, Alexia revenait à la conscience. Les paramètres vitaux semblaient optimaux. Une brusque intuition le fit pivoter sur ses talons et foncer dans la chambre voisine où reposait Karine. La jeune fille était assise sur son séant et se frottait les yeux, le visage encore endormi.

Il paria qu'il se passait le même phénomène dans toutes les autres chambres: les enfants revenaient simultanément à la conscience. Il arriva à côté du lit de Karine, juste à temps pour l'empêcher de se lever.

– Il faut que j'aille voir Alexia, balbutia Karine d'une voix enrouée, tout en cherchant à repousser le bras de ce médecin.

– Du calme, Karine. Votre amie n'est pas encore réveillée. Elle a besoin de soins.

– Elle a surtout besoin de moi ! Laissez-moi me lever !

– Cela fait quarante-huit heures que vous êtes inconsciente. Il faut laisser un peu de temps à votre corps pour qu'il retrouve de la tonicité. Restez tranquille, on va venir s'occuper de vous.

La jeune fille sentit soudain une grande faiblesse l'envahir. Elle se laissa aller en arrière. Son dos retrouva le contact douillet de l'oreiller. Elle se rendit compte qu'elle avait une soif terrible et réclama de l'eau.

Adrien Lapernuité savait qu'une occasion pareille ne se reproduirait sans doute jamais plus. Il était seul avec cette jeune fille, sans personne pour les espionner. Tout en servant un verre d'eau à sa patiente, il décida de tenter l'expérience qu'il murissait depuis deux jours.

– Difficile de revenir à la réalité, n'est-ce pas ? On ne peut pas abandonner trop longtemps son corps sans conséquence...

Karine but goulument le précieux liquide, dévisageant le docteur au travers de ses yeux mi-clos. Ce type semblait en savoir beaucoup plus qu'il ne voulait bien le dire. Elle réclama un second verre, qu'elle but tout aussi vite.

– J'ai faim, aussi. Très faim... Il me faudrait des aliments. Avec du calcium et du magnésium. Beaucoup de magnésium...

Les paroles de Karine semblèrent stupéfier le professeur. Elle ne comprit pas ce qu'il y avait de si bizarre à demander de quoi manger. La réponse d'André Lapernuité fut tout aussi surprenante.

– Cela fait longtemps que vous parlez russe ?

Karine haussa les sourcils, ne comprenant pas.

– Je voudrais manger. Je vois pas ce qu'il y a de russe, là-dedans. J'ai la dalle. Rien avalé depuis deux jours.

– Vous êtes en train de me parler en russe. En argot russe, pour être précis. Ma mère était Russe, alors je vous comprends parfaitement, mais rien dans votre dossier ne disait que vous connaissiez cette langue. Votre mère est Bolivienne et votre père, Français.

– S'il vous plait, j'ai très faim. Vous avez bien quelque chose avec du magnésium ?

– Généralement, quand on me réclame à manger, c'est plutôt pour me demander un bon steak ou des tartines beurrées, vu l'heure...

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