Chapitre 6

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Les soldats qui nous protègent s'accordent à nous mettre en garde sur la férocité des Lycanthus nous servant. Toutefois, aucun ne juge bon de nous prévenir que, féroces, nos lois le sont plus encore.

Trois d'entre eux ont arrêté ma pauvre Delen, l'esclave de notre famille... et mon amante, mon amante adorée. J'ignore qui a dénoncé notre idylle, mais le résultat est là. Accusée de perversion, Delen m'a été arrachée, échangée contre une poignée de piécettes lancées sans considération.

Mon cœur saigne chaque seconde à l'idée de ce qu'il va advenir d'elle. Je n'ai nul espoir : seule la mort l'attend. Aux yeux du Consul Iversen, responsable du contrôle des captifs d'Escarpe, le fait d'avoir posé la main sur un Homme de quelque manière que ce soit la rend bien plus coupable que n'importe quel criminel humain...


Journal de Stig Eide, habitant de Valgris.



Un morceau de la vitre brisée lui écorcha l'épaule au moment où elle s'extirpa de la chaumière. Kaliska gémit, s'écroula sur les herbes folles qui longeaient la façade.

Fébrile, elle porta une main à sa blessure, puis déglutit en percevant sous ses doigts la substance poisseuse qui s'en écoulait... Son instinct la poussa à puiser l'énergie nécessaire à ses soins dans son environnement, avant qu'elle ne réalise l'idiotie de son geste : il n'y avait pas de temps à perdre, fuir était bien plus crucial.

Elle se redressa et tourna sur elle-même. Où aller ? Terrifiée par l'idée de sa mort imminente, Kaliska n'avait guère songé à une marche à suivre. Elle s'était montrée impulsive, irréfléchie. Or, elle ne pouvait pas se rendre n'importe où sans une couverture. Son village n'était pas un lieu sûr pour une esclave, pas plus que Verteaux ou tout autre État d'Escarpe.

La nausée la gagna. En tant qu'esclave, elle n'avait ni possession ni droit... Dès que les soldats appelés par Mme Sandvik constateraient son évasion, une terrible battue commencerait.

Sa gorge se serra. Déjà, sa dégringolade lui attirait la curiosité des habitants : dissimulés derrière les fenêtres ou debout à quelques mètres d'elle, ils la fixaient avec incrédulité. Certains paraissaient alarmés par son comportement et sa sortie fracassante, mais la plupart se focalisaient sur ses mains libres d'entraves...

Le mot « danger » clignota dans son esprit, Kaliska s'éloigna au pas de course. Elle dédaigna les œillades et les messes-basses sur son passage, n'accorda aucune attention à la direction empruntée. Tout ce qui lui importait était de limiter le nombre de témoins.

Les battements de son cœur devinrent frénétiques ; tandis qu'elle s'enfonçait dans les ruelles d'Embrun, ils lui martelèrent les tempes et augmentèrent sa panique. Prisonnière de la peur, elle ne ralentit sa course qu'une fois persuadée d'être seule.

Kaliska vérifia que nul ne l'épiait. Elle s'obligea ensuite à se calmer – elle avait besoin de récupérer son souffle, de se poser afin de méditer sur sa situation.

Il lui fallait demeurer lucide : même en admettant que les gardes soient arrivés chez Leif, la nouvelle de son évasion ne s'était pas propagée au-delà des habitations voisines, c'était impensable. Pour l'instant, elle était en sécurité. Mieux encore, elle bénéficiait d'une avance – ne lui restait plus qu'à l'employer à bon escient.

Les Enfants de la Déesse - Livre ILà où vivent les histoires. Découvrez maintenant