" - C'est quoi ce qu'on écoute Papa ?
- Ça ? C'est la quarantième symphonie de Mozart, tu aimes bien ?
- Oui, j'aime bien quand il y a plein de violons !"
Mes parents s'en étaient vite rendus compte, j'aime la musique. Je reprécise, j'aime en écouter. J'en suis même passionné. La musique, c'est ma seconde passion après les jeux-vidéo.
Mais devant cet intérêt naissant, que mes parents et moi partagions, ils prirent la seule véritable mauvaise décision de toute leur éducation. Ils me forcèrent à prendre des cours de violon. Je comprends bien cette envie de projeter ses désirs sur son enfant, aujourd'hui. Eux aussi étaient passionnés de musique. Ils regrettaient de ne pas avoir appris étant enfant. Si vous avez des envies de projections telles sur votre progéniture, soyez bien attentif aux réactions.
On me laissa le choix de l'instrument. Si j'avais une machine à remonter le temps, je prendrais la batterie ou le piano, rien que pour voir leurs têtes. Mais comme je ne connaissais que Mozart et ses violons entrainants, mon choix se porta sur cet instrument.
"Il a l'oreille musicale." disait ma professeure désemparée, trouvant dans cette échappatoire, le seul commentaire positif qu'elle pouvait faire à propos de son élève récalcitrant. Oui, j'ai l'oreille musicale, et c'était tout le problème. Je souffre intérieurement à chaque fausse note, à chaque accord raté ou dès que quelqu'un joue hors d'une quelconque tonalité. "Moi ça me bousille les esgourdes ! [...] Ya un seul truc de valable, c'est juste juste juste juste juste !", comme dirait le Père Blaise dans l'épisode La quinte juste de la série Kaamelott. Quand on aime la musique et que l'on a l'oreille musicale, une fausse note est tel un graffiti sur un beau monument.
L'apprentissage du violon, ce n'est que ça : faire fausse note sur fausse note. Il n'y a pas de touches, de pistons, de trous ou de frettes pour atteindre la note juste. Jouer une note au violon, c'est d'abord poser son doigt sur une corde sans indication, et y frotter son archet à l'autre bout, en espérant produire un son juste. J'ai souffert ainsi durant 8 ans de galère, 8 ans de calvaire, à jouer des fausses notes à la chaîne, à voir mes repères péniblement acquis se perdre, au fur et à mesure de la croissance de mes doigts, de mes bras, et des changements de dimension de l'instrument qui en découlaient. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle vulgairement cet instrument "crincrin". Le violon fait vraiment un bruit abominable quand on l'apprend. Mon monument musical à moi, c'était un repère de dealers sous un pont abandonné, couvert et recouvert de peinture pendant 8 années.
Durant tout ce temps, 444 heures de cours, je n'ai joué que 2 morceaux que je connaissais par ailleurs. Notez que la collection de disques de mes parents était plus qu'honorable, et que j'étais un mélomane certes juvénile, mais très attentif. Deux uniques morceaux pour lesquels j'avais un point de repère, pour savoir à quoi devait ressembler le résultat escompté. Tout le reste fut découvert dans la souffrance, au gré du déchiffrement. Le premier de ces morceaux fut Au clair de la lune. Cet exercice pour débutant me permit a minima de valider quelques acquis de base. Sol sol sol la si la sol si la la sol, ça n'avait pas fait long feu. Le second fut La grande sarabande d'Händel. L'œuvre avait été écrite à l'origine pour clavecin. Elle fut réorchestrée à l'occasion du film Barry Lyndon de Stanley Kubrick, que j'adorais déjà.
C'était dans les dernières années. Arrivé à ce point, je ne me donnais même plus la peine de faire semblant d'être intéressé. J'avais apprécié jouer cette œuvre lors des répétitions. Mais à force de réitérer tous les samedis, je m'en étais un peu lassé. Nous avions dû jouer ce morceau en représentation, avec mon compagnon de misère, Olivier. Lui aussi, sa mère étouffante lui avait forcé la main. Jouer devant un public, c'était paradoxalement se débarrasser d'elle l'espace d'un instant. Je ne sais plus ce qu'on s'était dit pour provoquer ce mémorable fou-rire. Nous étions premiers violons, donc supposés jouer la mélodie principale. En lieu et place, nous étions en train de nous fendre la poire, alors que le reste de l'orchestre était péniblement en train de jouer l'accompagnement. La grande sarabande en a pris un méchant coup, et la tristesse prégnante de Barry Lyndon tout autant.
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Manette au poing
NouvellesJ'aime les jeux-vidéo. C'est ma plus grande passion. De mes premières découvertes à l'envie de dépasser le simple statut de joueur, cette passion a profondément marqué ma vie. Au travers de différentes nouvelles, j'ai souhaité vous raconter celà. Ch...
