#22 - Les tortues se cachent pour mourir

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J'ai failli ne pas le mentionner, ne pas parler de lui. Mais même le plus insignifiant des détails peut parfois avoir son importance. Jean est le personnage caché de nouvelles que vous avez probablement lues. C'est lui, qui m'avait précisé qu'Aurélien possédait Zelda II. C'est également lui, bien plus que moi, qui a souffert des moqueries d'Alexandre toutes ces années. "Moustache", l'appelait-il, en raison de son duvet naissant. C'est même lui, en vérité, qu'Éric m'avait présenté en premier lieu, et avec qui je me suis rendu chez Sylvain pour la toute première fois. Mais afin de ne pas vous égarer, j'ai initialement préféré le faire disparaitre. Car Jean était assez effacé. Car l'intervention de Jean, dans toutes ces histoires, n'avait que très peu d'importance. Ou tout du moins je l'ai cru.

Jean était mon premier compagnon dans ma quête sans fin de nouveaux jeux-vidéo. Dernière semaine de 1991, je terminais donc Digger T. Rock, ma toute première cartouche. Les deux dernières semaines du mois de Janvier, je parvenais à échanger ce même jeu contre Super Mario Bros, celui qui m'avait irrésistiblement donné envie de jouer. Entre les deux, Jean m'a donc été présenté. Comme son nom quelque peu désuet le suggérait, Jean n'avait pas été gâté par la vie. Lui-même avait obtenu la fameuse console Nintendo Entertainment System (NES) en ce même noël 1991. Mais ses parents ayant des revenus modestes, très modestes même, il avait dû se contenter de l'un des packs incluant un jeu, à prix plus abordable. Je savais dès ce noël, que j'allais bientôt faire l'acquisition d'un second jeu. Jean dut attendre bien plus longtemps pour pouvoir faire de même.

Je me souviens très bien de la première fois où je me suis rendu chez lui. Dans un village de campagne, en dehors des fermes, la plupart des maisons sont des pavillons, avec jardin. La sienne ne disposait que d'une très petite cour avec des graviers, où était entreposée une multitude d'objets. Tout y semblait inhabituellement encastré entre les murs élevés des voisins. Sa rue manquait de soleil, de verdure et d'oxygène. On s'y sentait anormalement renfermé. Sur la boîte aux lettres accrochée au portail figuraient trois noms de famille, pour autant de locataires. Signe probable d'une famille recomposée, ce qui m'était très inhabituel. Jean parlait bien de son "père" et de sa "mère", mais je ne l'ai jamais entendu prononcer "Papa" ou "Maman". Je n'ai jamais vu ses parents ailleurs qu'enfermés dans leur chambre. Sa mère était systématiquement affalée dans son lit, regardant la télévision. Les échanges avec leur fils en ma présence étaient plutôt rares.

Son seul et unique jeu était la première adaptation sur console des Tortues ninja, soit "Teenage Mutant Hero Turtle" ou TMHT. Le "Ninja" du titre original ayant été remplacé par "Hero" en Europe, du fait d'une censure réclamée par nos voisins d'outre-Manche. La série animée, adaptée du comic book original était alors très populaire. "Quatre tortues d'enfer, dans la ville, chevalier d'écaille et de vinyle", y combattaient le "clan des foot" ou "foot clan". Cette parodie à l'origine très acide, nous avait été remâchée dans un dessin animé très largement édulcoré.

J'ai souvenir qu'il avait d'ailleurs surtout impacté les enfants de quelques années de moins que nous. Mes petits cousins, respectivement nés en 1984 et 1986, en étaient dingues. Ils étaient nombreux, dans ma classe, à avoir un petit frère ou une petite sœur tout aussi éperdus de ces tortues mutantes. Pour notre promotion '80, nous regardions déjà cela avec un peu plus de recul. Jean, de 2 ans mon aîné, n'avait pas plus d'intérêt que moi pour cet étrange phénomène de mode.

Contrairement aux animés japonais en effet, les Chevaliers du zodiaque (Saint Seiya) et Dragon Ball Z en tête, les américains peinaient à masquer l'objectif mercantile de leurs dessins animés. Même du haut de nos 11 ans, nous sentions très bien que ces séries non feuilletonnantes n'avaient que pour unique but de nous vendre des jouets. Nous nous étions bien sûr fait avoir de même avec Transformers, Les maîtres de l'univers ou Mask quelques années auparavant. Si la production de jouets avait été moins confidentielle concernant Jayce et les conquérants de la lumière, ils s'en seraient vendu des palettes entières. Avec les Tortues Ninja, tout cela sentait définitivement le réchauffé.

Manette au poingOù les histoires vivent. Découvrez maintenant